Quarante millions de visiteurs par an. Trente provinces inexplorées. Trois mille temples bouddhistes. Et une seule certitude : la Thaïlande est l’une des destinations les plus mal comprises du monde. On y arrive avec l’image des plages de Koh Phi Phi gravée dans la rétine, merci La Plage et son Leo DiCaprio en short, et on repart souvent avec la gueule de bois du touriste mal préparé, qui a passé deux semaines à Phuket sans jamais quitter la zone anglophone de Patong. Ce guide existe pour éviter ça.
Bangkok, tête de chapitre, et putain, quel chapitre

Bangkok est la meilleure métropole d’Asie du Sud-Est pour un premier contact, et on est prêt à se battre là-dessus. Mégalopole de onze millions d’âmes officielles (le double officieux), elle fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre selon une logique propre qui tient du chaos organisé. Dès l’aube, les odeurs de citronnelle et de bouillon envahissent les ruelles de Banglamphu ; à minuit, les mêmes ruelles sont encore vivantes, juste différemment. Bangkok ne dort pas. Elle fait des pauses.
Le Palais Royal, le Bouddha d’Émeraude, les temples du fleuve Chao Phraya : trois arrêts obligatoires avant de sortir des sentiers balisés. Mais la vraie Bangkok se trouve dans les canaux, les klongs, que vous remontez en navette fluviale pour deux bahts, loin des bateaux à touristes hors de prix. Chinatown mérite une matinée entière, marché aux fleurs de Pak Khlong Talat compris, si possible avant six heures du matin. Le Jim Thompson House reste le seul havre de paix de la capitale, et l’histoire de sa disparition en 1967 est plus dingue que n’importe quel scénario hollywoodien. À ce propos, Bangkok n’a pas manqué d’inspirer le cinéma d’action depuis des décennies.
Côté déplacements : le métro aérien (BTS) et le métro souterrain (MRT) sont propres, climatisés, ponctuels et très bon marché. Prenez une carte journalière et oubliez les tuk-tuks, sauf pour une photo de souvenir, ils pratiquent des tarifs inverses à leur charme. À chaque retrait au distributeur, comptez 200 bahts de frais fixes imposés par la banque locale : retirez en une seule fois, maximum 20 000 bahts.
« Bangkok semble ne jamais fermer l’œil », et après y avoir passé une semaine, on confirme que c’est moins une métaphore qu’un diagnostic médical.
Le Nord en Cœur, Chiang Mai, Chiang Rai et la Rose du Triangle d’Or

Deux mille kilomètres au nord de l’équateur, à environ 700 kilomètres de Bangkok, Chiang Mai est la deuxième ville de Thaïlande et son exact contrepoint émotionnel. Ici, on respire. La vieille ville ceinte de douves abrite plus de trois cents temples, oui, trois cents, on a vérifié, dont le Wat Phra That Doi Suthep perché sur sa colline à 1 676 mètres d’altitude. La vue vaut les 309 marches. Le train de nuit depuis Bangkok met environ douze heures et reste l’une des meilleures expériences ferroviaires d’Asie du Sud-Est : réservez impérativement en avance, les couchettes en classe deux sont prises d’assaut par les voyageurs malins depuis des décennies. Chiang Mai est aussi la capitale mondiale des cours de cuisine thaïe, et c’est à peu près la meilleure excuse pour manger cinq fois par jour.
À une heure et demie plus au nord, Chiang Rai joue dans une autre catégorie. La ville est paisible, presque anesthésiante après l’électricité de Bangkok, et son joyau, le Wat Rong Khun, dit Temple Blanc, est l’une des créations architecturales les plus dérangeantes de tout le pays. Dessiné par l’artiste Chalermchai Kositpipat, ce n’est pas vraiment un temple traditionnel : c’est une déclaration d’intention contemporaine en marbre blanc et verre brisé, avec des mains émergentes du sol que personne ne sait vraiment comment interpréter. C’est beau, c’est étrange, ça mérite le détour. Depuis Chiang Rai, le Triangle d’Or, jonction du Mékhong, de la Birmanie et du Laos, se découvre en une demi-journée ; le panorama sur le fleuve est une des meilleures choses à voir dans ce pays, et on ne dit pas ça souvent des frontières.
La Route des Ruines, Ayutthaya et Sukhothai, le temps d’avant

Avant Bangkok, avant le tourisme de masse, avant les hôtels-buffet : il y avait Ayutthaya. Ancienne capitale du Royaume de Siam, fondée en 1350 et détruite par les Birmans en 1767, la cité est aujourd’hui un parc archéologique à ciel ouvert classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Prangs décapités, Bouddhas sans tête coincés dans des racines d’arbres millénaires, enceintes de briques rouges envahies par la végétation : Ayutthaya est l’une des rares visites qui vous coupe réellement la parole. Située à 75 kilomètres de Bangkok, elle se fait en journée depuis la capitale, en train, en bus, en van partagé. Ne la visitez pas à pied : le site est beaucoup trop étendu. Louez un vélo ou négociez un tuk-tuk pour la matinée. Les monuments phares : Wat Yai Chai Mongkol, Wat Mahathat, Wat Phra Si Sanphet.
Encore plus ancien, et encore moins fréquenté, Sukhothai, à 500 kilomètres de Bangkok, fut la toute première capitale du royaume siamois au XIIIe siècle. Classé à l’UNESCO depuis 1991, le parc archéologique se parcourt à vélo selon une logique quasi méditative : on passe de stupa en stupa, de Bouddha assis en Bouddha debout, dans une lumière de fin d’après-midi qui rend tout légèrement irréel. Le Wat Si Chum et son immense Bouddha assis de treize mètres de large, coincé entre quatre murs dont on se demande encore comment ils ont réussi à le construire là, mérite à lui seul le voyage. Prévoyez une journée entière. Emportez de l’eau. Profitez.
Sud et Mer, Phuket, Krabi, Koh Tao et les Survivants des Îles Phi Phi

Parlons honnêtement. Phuket est la destination la plus touristique de Thaïlande, avec une fréquentation qui ne faiblit pas depuis les années quatre-vingt-dix. La grande île du sud abrite des plages spectaculaires, Kata Noi, Nai Harn, Kamala, et un vieux quartier de Phuket Town en architecture sino-portugaise que personne ne visite parce que tout le monde est à Patong. Patong, justement, c’est Ibiza en pire, on vous a prévenus. Le Wat Chalong mérite une heure, la plage de Surin mérite une matinée, et le reste dépend de votre tolérance aux groupes organisés en t-shirt identique. Ce qui est sûr : Phuket reste une excellente base de départ pour rayonner vers Krabi, les îles Phi Phi ou la baie de Phang Nga.
Krabi est objectivement plus belle et moins saturée que Phuket. Les falaises karstiques qui tombent dans la mer d’Andaman, les criques secrètes de Railay accessibles uniquement par bateau, l’escalade sur les parois de calcaire de Tonsai, les îles de l’archipel de Hong en kayak : Krabi est une carte postale qui fonctionne encore, pour combien de temps on ne sait pas. La plage de Railay avant huit heures du matin, quand les bateaux de touristes dorment encore, est l’une des expériences thaïlandaises les plus proches de la sérénité. La Tiger Cave Temple, 1 237 marches et une vue à vomir de bonheur sur toute la province, est gratuite.
Les îles Phi Phi : oui, elles sont belles. Non, Maya Bay n’est plus accessible au public, fermée suite aux dégradations liées au surtourisme. La Plage de Danny Boyle a popularisé l’archipel en 2000 et c’est depuis un problème difficile à gérer. On peut encore y passer deux jours merveilleux à condition de ne pas débarquer en excursion à la journée depuis Phuket et de choisir ses horaires avec soin. Koh Tao, dans le golfe de Thaïlande, est le meilleur spot de plongée accessible pour les débutants, eaux chaudes, fonds riches en poissons-clowns, tortues, requins-baleines, et l’un des endroits les plus sympas pour passer son brevet en quelques jours. C’est aussi nettement moins cher qu’ailleurs.
James Bond Island (et Non, C’est Pas la Seule Raison d’y Aller)
La baie de Phang Nga concentre une quarantaine d’îlots karstiques dans la mer d’Andaman. Le plus célèbre est James Bond Island, décor de L’Homme au Pistolet d’Or en 1974, envahi de touristes en plastique dès dix heures du matin. Mais la vraie raison de visiter Phang Nga, c’est le kayak au lever du soleil entre les falaises et les mangroves, les lagons cachés qu’on atteint en rampant sous des roches calcaires à marée basse, les villages de pêcheurs sur pilotis que personne ne regarde parce que tout le monde photographie le même rocher. Embarquez avec un pêcheur local à l’aube, négociez le prix, oubliez le circuit organisé.
Infos Pratiques, Ce Que Les Brochures Oublient Toujours
Le passeport doit être valable au moins six mois à la date d’entrée sur le territoire. Pour tout séjour de plus de trente jours, un visa est obligatoire, renseignez-vous auprès de l’ambassade thaïlandaise avant le départ, les règles bougent. Côté vaccins, l’hépatite A est absolument indispensable, la typhoïde fortement recommandée ; pour les séjours longs en zones rurales, on ajoute la rage. La cigarette électronique est formellement interdite sur tout le territoire thaïlandais, on ne plaisante pas avec ça : amende et confiscation.
Les pieds sont sacrément impurs en Thaïlande, ne les pointez jamais vers une statue de Bouddha ou un moine, et retirez vos chaussures avant d’entrer dans un temple ou une maison privée. Épaules et jambes couvertes dans les lieux de culte. Chaque jour à huit heures et à dix-huit heures, l’hymne national thaïlandais retentit dans les espaces publics : les Thaïlandais s’immobilisent en signe de respect. La famille royale est sacrée ; les billets de banque portent le portrait du roi Rama X : manipulez-les avec soin, et ne les posez surtout pas à plat par terre pour récupérer de la monnaie.
Monnaie : le baht thaïlandais. Chaque retrait au distributeur coûte 200 bahts de frais fixes, quelle que soit la somme retirée, retirez le maximum en une fois (20 000 bahts). Le pourboire n’est pas obligatoire mais apprécié : environ 10 % au restaurant, 400 bahts par jour pour un guide, 200 bahts pour un chauffeur. Gardez uniquement sur vous ce dont vous aurez besoin dans la journée.
Quand Partir, La Météo Sans Blabla
La Thaïlande est grande, et son climat varie selon les régions. La saison sèche dans le nord (octobre à mars) est idéale pour Chiang Mai et les sites historiques. Le sud se divise en deux côtes aux saisons inversées : la côte ouest (Phuket, Krabi, Phang Nga) est au mieux de novembre à avril ; la côte est (Koh Samui, Koh Tao, Koh Phangan) tourne entre décembre et septembre. Bangkok est vivable toute l’année mais suffocante d’avril à mai, de trente-huit à quarante degrés avec un taux d’humidité qui ressemble à un sauna permanent. Si vous n’avez qu’une seule fenêtre pour tout faire : novembre à janvier, c’est la période la moins casse-pieds climatiquement.
Sur la Route des Khmers, Le Temple Oublié de Phanom Rung
À l’écart des circuits classiques, dans la province de Buriram, le temple de Prasat Phanom Rung trône sur un volcan éteint et défie n’importe quel visiteur de rester indifférent. Chef-d’œuvre de l’art khmer construit sur trois siècles, dédié au dieu Shiva, il est considéré comme le plus beau sanctuaire khmer de Thaïlande. Son alignement est si précis que deux fois par an, pendant les équinoxes, le soleil levant traverse en ligne droite les quinze portes successives du temple. Spectacle gratuit, deux fois par an, depuis le dixième siècle. Dans la région de l’Isan, on peut enchaîner avec le temple de Prasat Hin Phimai et s’offrir un mini-circuit khmer made in Thaïlande, sans les files d’attente cambodgiennes.
Kanchanaburi, Le Pont, la Rivière, la Mémoire
À trois heures de Bangkok, Kanchanaburi est l’une des villes les plus méconnues du pays alors qu’elle porte l’une de ses histoires les plus lourdes. Le pont de la rivière Kwaï, rendu célèbre par le film de David Lean et ses sept Oscars en 1957, a été construit par des prisonniers de guerre alliés sous occupation japonaise, au prix de soixante mille morts. La visite du cimetière de guerre et du musée JEATH vous remet les idées en place après une semaine d’îles et de street food. Ce n’est pas triste, c’est nécessaire. Kanchanaburi offre aussi les cascades d’Erawan dans leur parc national, quelques hôtels flottants sur la rivière pour une nuit absurde et agréable, et le train Bangkok-Nam Tok qui traverse la campagne thaïlandaise en six heures à travers des paysages de rizières et de forêts tropicales.
Gastronomie, Manger en Thaïlande est un Sport de Haut Niveau
La cuisine thaïlandaise est l’une des plus complexes au monde, cinq saveurs simultanées (sucré, salé, acide, amer, épicé) dans le même bol, équilibrées avec une précision qui rendrait jaloux la plupart des chefs étoilés européens. Bangkok est la capitale mondiale de la street food selon tous les classements sérieux depuis vingt ans : les stands de Jay Fai (étoilée Michelin, une étoile, file d’attente de deux heures) côtoient les gargotes à vingt bahts le bol de soupe. Mangez dans la rue. Toujours dans la rue. Pad thaï, tom yum, som tam, khao man gai, massaman curry, mango sticky rice : la liste est longue et chaque région a ses variantes. Le nord cuisine plus épicé et plus amer ; le sud ajoute davantage de lait de coco et de curcuma. Ne partez pas de Chiang Mai sans avoir suivi un cours de cuisine, vous rentrerez avec des recettes qui valent le voyage.
La rédaction a demandé une dernière chose à ses envoyés spéciaux imaginaires en Thaïlande : une phrase pour résumer le pays. Réponse unanime : « On pensait faire deux semaines et on a cherché comment rester. » Ce n’est pas nous qui l’inventons.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



