Des Tranchées à Kip : Deux Siècles de Pile ou Face
Le jeu n’a pas inventé la poudre, ni même les pièces. Les historiens situent ses origines dans l’Angleterre et l’Irlande du XVIIIe siècle, dans les poches des ouvriers immigrés qui débarquent en Australie avec leurs habitudes de pitch and toss, littéralement : lancer une pièce, parier sur la face. Le jeu se raffine, se duplique (deux pièces désormais), et s’installe sur les champs aurifères des années 1850, à Kalgoorlie et Broken Hill, là où les hommes ont de l’argent à perdre et rien d’autre à faire de leurs soirées.
Puis vient 1914. Les soldats australiens, les fameux diggers, embarquent pour Gallipoli et les tranchées de la Grande Guerre avec, dans leurs poches, leurs pièces et leur palette de bois appelée kip. On joue dans les transports de troupes, dans les boyaux de boue, entre deux assauts. Le Two-Up devient une façon de tuer le temps, de défier le destin, de ne pas penser à ce qui va suivre. Quand les survivants rentrent chez eux, ils ramènent le jeu avec eux, et une certaine idée que deux pièces dans l’air, c’est aussi une façon d’être ensemble.
La Règle du Jeu (Spoiler : C’est Simple Comme Bonjour)
Le mécanisme tient en trois lignes, et c’est justement ce qui rend le Two-Up populaire dans 1200 pubs simultanément. Un joueur désigné, le spinner, place deux pièces (traditionnellement des anciens pennies australiens, face contre le kip) sur la palette en bois, et les projette en l’air. Les parieurs misent sur heads (deux faces), tails (deux piles), ou odds (une de chaque, nul, relance). Un troisième personnage, le boxer, supervise les mises, surveille le lancer, et s’assure que les pièces montent bien à deux mètres minimum. Les mises se font exclusivement en liquide, scellées d’une poignée de main. Le casino de Monaco peut aller se rhabiller.
La règle qui rend tout ça cosmiquement équitable, ou cosmiquement cruel, selon les humeurs, c’est qu’il n’y a aucune statistique à exploiter, aucun edge de maison, aucune martingale qui tienne. Deux pièces. L’air. La gravité. Pile ou face. Ce n’est pas du casino, c’est de la métaphysique à 50/50.
Réveil dans la Terreur du Spinner
Le cinéma a flairé le potentiel du Two-Up bien avant qu’il ne devienne un rituel folklorique de pub. En 1971, le Canadien Ted Kotcheff adapte le roman de Kenneth Cook, Réveil dans la terreur (Wake in Fright), et filme la scène de Two-Up la plus dérangeante de l’histoire du cinéma australien. John Grant, instituteur coincé dans l’outback paumé de The Yabba, se retrouve entraîné dans une game clandestine et illégale par le shérif local, qui exhibe fièrement sa salle bondée d’hommes en sueur sous des lampes à incandescence avec le sourire de quelqu’un qui vous offre le paradis.
Le film fut décrit par le World Socialist Web Site comme proposant « des scènes de jeu et leur ruée folle de mineurs criards sous les lampes aveuglantes, comme quelque chose sorti d’un roman de Dostoïevski », et c’est à peu près l’image la plus juste qu’on puisse en donner. Grant perd tout son argent en une nuit. S’ensuit une descente aux enfers dans la masculinité toxique, l’alcool et la chasse aux kangourous qui finit en boucherie. Deux pièces. Et on se prend toute la violence de l’Australie profonde dans la tronche. Wake in Fright est la preuve que le Two-Up n’est pas un jeu, c’est un miroir.
« C’est le jeu le plus simple du monde. C’est aussi le plus dangereux. », John Grant, Wake in Fright, Ted Kotcheff, 1971.
Crime & Pubbishment : La Loi La Plus Absurde du Commonwealth
En 1981, le gouvernement de Nouvelle-Galles du Sud décide d’interdire officiellement le Two-Up, qui courait de manière plus ou moins clandestine depuis des décennies. Le Victoria suit en 1983, et le reste du pays emboîte le pas. Sauf que quelqu’un, quelque part dans un ministère de Canberra, a eu la lucidité ou le courage de se dire que priver les vétérans de leur rituel le 25 avril, c’était soit une ineptie mémorielle soit un suicide politique. En 1989, la loi est amendée : le Two-Up est légalisé pour l’Anzac Day, sous conditions strictes.
Ces conditions sont, soyons honnêtes, assez délicieuses dans leur absurdité procédurière. En Nouvelle-Galles du Sud, une loi porte spécifiquement son nom : le Gambling (Two-Up) Act 1998. En Victoria, l’Armée du Salut, pardon, le RSL (Returned Services League), doit donner son accord pour chaque partie organisée sur son territoire. Et surtout : tous les bénéfices doivent obligatoirement partir en dons à des associations de vétérans, impossible de faire payer une entrée, interdit de garder les profits. Le seul casino où la maison ne gagne jamais, c’est peut-être ça le miracle australien.
Pour le reste de l’année, si l’envie vous prend de sortir votre kip, direction les Crown Casinos de Melbourne et Perth, qui proposent une version de table dûment encadrée depuis 1973. Ce n’est plus tout à fait pareil, évidemment. La lumière blanche des salles de jeux a remplacé les lampes de fortune. Les chemises à carreaux ont cédé la place aux cravates. Et personne ne vous serre la main pour sceller la mise. Autre ambiance, autre époque.
Deux Pièces pour Toute une Nation
Ce qui frappe, dans le Two-Up, c’est la radicalité de sa simplicité. Pas de stratégie, pas de compétence, pas de tableau de bord, la décision d’une gravité. C’est exactement ce que les diggers dans les tranchées de Gallipoli pouvaient comprendre entre deux tirs d’artillerie, et c’est exactement pourquoi, plus d’un siècle plus tard, des milliers d’Australiens se retrouvent dans les pubs chaque 25 avril pour reproduire le geste. Non pas parce qu’ils espèrent gagner de l’argent, la loi s’y oppose, mais parce que lancer deux pièces en l’air en pensant à des gens qui l’ont fait avant vous dans la boue, c’est peut-être la forme la plus honnête de commémoration qui soit.
L’Australie a eu la bonne idée de ne pas transformer ça en musée. Elle a mis ça dans les pubs, là où l’émotion est liquide et la mémoire un peu floue, et c’est probablement pour ça que ça fonctionne encore.
Et si demain une nation européenne décidait de légaliser la pétanque pendant exactement 24 heures en hommage à De Gaulle, on se dirait peut-être que les Australiens ont inventé quelque chose.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



