📌 Ce qu’il faut retenir
- Élu maire de Saint-Denis le 15 mars 2026 avec 50,77 % des voix au premier tour, Bally Bagayoko (LFI) a battu le maire socialiste sortant Mathieu Hanotin.
- Dès le lendemain, une vidéo tronquée lui attribue l’expression « ville des noirs » qu’il n’a jamais prononcée.
- Sa phrase réelle : « la ville des rois et du peuple vivant », citation du poète résistant Jean Marcenac.
- La fake news a été orchestrée depuis des cercles d’extrême droite sur X, puis relayée sur plusieurs plateaux de télévision nationaux.
- SOS Racisme a saisi l’ARCOM pour la reprise de cette intox par plusieurs médias audiovisuels.
- L’affaire révèle un phénomène plus large : le racisme contre les élus issus de la diversité est en hausse constante en France.
Un soir de victoire transformé en terrain de chasse
Le 15 mars 2026 au soir, Saint-Denis fête. Bally Bagayoko monte les marches de la mairie sous les acclamations. Ce fils d’une famille d’origine malienne, né à Levallois-Perret, qui a grandi dans les rues de cette ville ouvrière de Seine-Saint-Denis, vient de réussir quelque chose que peu croyaient possible : faire basculer la deuxième plus grande ville d’Île-de-France dans l’escarcelle de La France Insoumise, dès le premier tour. Un cadre de la RATP, passionné de basket, engagé politiquement depuis 2001. Un homme du terrain, pas un apparatchik.
Quelques heures après l’annonce des résultats, il est invité en duplex sur LCI par le journaliste Darius Rochebin. Le brouhaha de la salle est immense. Son micro est à peine audible. Il tente de répondre à une question sur l’identité de Saint-Denis, et commence sa phrase : « la ville de… ». Le son s’efface dans le bruit de la foule. La séquence est coupée. Le reste de sa phrase, claire et distincte, sera confirmée plus tard : « la ville des rois et du peuple vivant ». Une référence directe au poète communiste et résistant Jean Marcenac, qui avait forgé cette formule pour décrire Saint-Denis. L’ancien maire PCF Patrick Braouezec l’avait lui-même citée dès 2003.
Mais la machine, elle, n’a pas attendu le lendemain matin pour tourner.
L’anatomie d’une intox parfaitement huilée
Sur X, le polémiste Jean Messiha, candidat malheureux à la mairie d’Évreux pour le parti Reconquête d’Éric Zemmour, publie dès le 16 mars une version tronquée de l’interview. Sa légende : « Saint-Denis était la ville des rois, aujourd’hui c’est la ville des Noirs. » La publication est vue plus de 700 000 fois. Partagée, commentée, transformée en arme de campagne. L’ancien eurodéputé RN Gilbert Collard embraye sur le même registre, réclamant des comptes au nouveau maire sur son « séparatisme » présumé. L’ironie cruelle de l’affaire ? Collard partage à un moment la version non tronquée de l’interview, celle qui prouve précisément que les mots « ville des noirs » n’ont jamais été prononcés.
Le lendemain matin, Apolline de Malherbe reçoit Bally Bagayoko sur RMC BFM. Elle reprend la formule comme un fait établi, lui demandant si « la ville des Noirs » compte pour lui. Le maire la corrige en direct, posément. Quelques heures plus tard, la journaliste publie un message d’excuse sur X : « Dans le brouhaha du duplex j’avais mal entendu ses propos dimanche soir minuit, et j’en suis désolée. Ses mots exacts étaient « ville des rois et du peuple vivant ». » Un mea culpa tardif qui n’a pas rattrapé les millions d’impressions déjà engendrées par la fausse version.
Quand les médias deviennent des amplificateurs
Ce qui frappe dans cette séquence, c’est la vitesse à laquelle une intox fabriquée dans les cercles d’extrême droite a atterri sur des plateaux nationaux sans vérification préalable. L’Agence France-Presse a pourtant démystifié la fake news rapidement, tout comme Libération et franceinfo. Le problème n’est pas que la vérité ait mis du temps à émerger. C’est qu’elle n’a jamais voyagé aussi vite que le mensonge.
L’association SOS Racisme a saisi l’ARCOM, fustigeant une « polémique raciste » et dénonçant la reprise par plusieurs médias audiovisuels d’une information non vérifiée. La démarche est historique : rarement une saisine de ce type avait été déposée aussi rapidement après une séquence médiatique. Bally Bagayoko lui-même a déclaré, sans détour : « Il s’agit purement et simplement d’une fake news, d’une déformation de mes propos et ensuite d’un propos raciste. »
Ce mécanisme est désormais documenté et répété. Une vidéo mal audible, un montage opportuniste, un hashtag, et les plateaux de débat font le reste sans lever le nez de l’écran.
Le racisme anti-élus noirs n’est pas un accident
Ce qui arrive à Bally Bagayoko ne surgit pas dans un vide. À l’Assemblée nationale, Nadège Abomangoli, vice-présidente LFI de l’hémicycle, a reçu un courrier anonyme affirmant qu’« une noire n’a rien à faire » à cette fonction. D’autres élus non blancs témoignent de contrôles répétés dans les couloirs du Palais-Bourbon, de soupçons permanents sur leur légitimité, d’insultes reçues par courrier ou sur les réseaux. « Sale noir », « sale musulman » : des mots qui n’ont rien de subtil, mais qui sont devenus presque banals dans les boîtes mail de ces élus.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon le service statistique ministériel de la sécurité intérieure, les infractions à caractère raciste, xénophobe ou antireligieux augmentent en France de 8 % par an depuis 2016. Human Rights Watch, dans son rapport 2025 sur la France, note que les actes antimusulmans ont bondi de 29 % sur la période observée, et que les autres actes racistes et xénophobes ont progressé de 21 %. La Commission nationale consultative des droits de l’Homme estime que 1,2 million de Français déclarent subir au moins une atteinte à caractère raciste chaque année. Et 97 % d’entre eux ne déposent jamais plainte.
Radiographie d’une attaque en trois temps
| Étape | Ce qui s’est passé | Acteurs impliqués |
|---|---|---|
| Fabrication | Vidéo tronquée diffusée sur X avec une fausse attribution de propos | Cercles d’extrême droite sur les réseaux sociaux |
| Amplification | Relais massif par des figures politiques à forte audience | Jean Messiha (Reconquête), Gilbert Collard (ex-RN) |
| Légitimation involontaire | Reprise à l’antenne par des médias nationaux sans vérification | Apolline de Malherbe sur RMC BFM, puis excuses publiées |
| Démystification | Fact-checking de l’AFP, Libération, franceinfo, TF1info | Presse, puis Bagayoko lui-même en direct sur RMC |
| Réponse institutionnelle | Saisine de l’ARCOM par SOS Racisme | SOS Racisme, ARCOM |
La légitimité des élus noirs : un combat permanent
Il y a quelque chose de particulièrement révélateur dans le fait que la première attaque contre Bally Bagayoko ait porté sur la représentation raciale de sa ville, et non sur son programme. Pas un mot sur sa vision pour la sécurité à Saint-Denis. Pas un débat sur la politique du logement. Pas de critique sur sa gestion future des finances municipales. Non. La question posée, implicitement, par ceux qui ont fabriqué et relayé cette intox était plus primaire : un homme noir peut-il diriger cette ville sans en faire une ville noire ?
Cette logique est vieille comme le racisme lui-même. Elle s’applique à chaque élu issu de la diversité qui monte trop haut, trop vite, trop visiblement. La couleur de peau devient le prisme de lecture unique, occultant le parcours, les idées, les compétences. Bally Bagayoko a construit son engagement sur plus de vingt ans de terrain à Saint-Denis, adjoint de plusieurs maires successifs, vice-président du Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis. C’est cet homme-là qu’une séquence de quelques secondes a tenté de réduire à une image caricaturale.
Jean Marcenac, ou quand la culture dérange
La phrase de Bagayoko était une citation. Un hommage à Jean Marcenac, poète communiste et résistant, mort en 1984, qui avait écrit que Saint-Denis était « la ville des rois morts et du peuple vivant ». Une formule qui résume à elle seule toute la tension entre le passé royal de la basilique et la réalité populaire et ouvrière de la ville. L’ancien maire PCF Patrick Braouezec l’avait déjà citée publiquement en 2003. Cette référence culturelle n’a pas été cherchée dans l’intox. Elle a été effacée, remplacée par une syllabe.
Un seul mot a changé : rois est devenu noirs. Trois lettres. Et toute une vie politique s’est retrouvée sous le feu d’une cabale. C’est l’efficacité terrifiante de la désinformation contemporaine : elle n’a pas besoin d’être vraisemblable, elle a besoin d’être rapide.
Ce que cette affaire dit de la France en 2026
La CNCDH alerte depuis plusieurs années sur la normalisation des discours de haine dans l’espace public français, pointant notamment le rôle de certains responsables politiques et de certains médias dans ce phénomène. L’affaire Bagayoko en est une illustration saisissante. Ce n’est pas tant la fake news qui inquiète, les erreurs existent, certaines se corrigent. C’est la vitesse de propagation, le cadre idéologique dans lequel elle s’inscrit, et la complaisance avec laquelle elle est parfois accueillie avant d’être vérifiée.
Quand un élu noir est attaqué dès la nuit de son élection avec une fausse citation raciale, et quand cette attaque trouve un écho immédiat sur des plateaux nationaux, ce n’est pas une anomalie. C’est un signal. Celui d’un racisme qui, en France, a progressivement abandonné la pudeur pour s’afficher, s’organiser et se légitimer dans l’espace médiatique le plus visible. Bally Bagayoko, lui, continuera à gouverner Saint-Denis. Mais la question posée par cette séquence dépasse largement les frontières de la Seine-Saint-Denis.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



