Deux Films Netflix Très Différents Parmi les Nominations au Meilleur Film aux Oscars 2026

D’une année à l’autre, les Oscars racontent moins “le cinéma” que l’idée qu’Hollywood se fait de sa propre vitalité. Et, en 2026, quelque chose affleure nettement dans la catégorie Meilleur Film : la cohabitation assumée de récits, de tons et de publics qui ne se ressemblent pas. Au milieu de candidats très typés — du film de course mené à plein régime à la comédie noire déglinguée, en passant par le musical vampirique — deux titres Netflix se distinguent à rebours de toute stratégie évidente. Frankenstein de Guillermo del Toro et Train Dreams de Clint Bentley n’occupent pas le même territoire esthétique, pas le même tempo, pas la même manière de faire “événement”. Et pourtant, leur présence conjointe dit beaucoup de l’époque, de la plateforme, et de ce que les récompenses continuent d’amplifier.

Une sélection 2026 qui ressemble à une carte des genres

Si l’on regarde la liste des nommés au Meilleur Film comme une simple vitrine, le contraste saute aux yeux : certains projets portent une ambition de spectacle très lisible, d’autres s’avancent masqués, plus difficiles à “résumer” en une phrase. Cette diversité n’est pas qu’un effet de programmation ; elle traduit un moment où la valeur culturelle d’un film ne se mesure plus seulement à son box-office, mais à sa capacité à circuler, à se faire commenter, à devenir repère esthétique sur les réseaux et dans les conversations.

Dans ce paysage, Netflix n’est plus seulement l’acteur qui “importerait” des films d’auteur dans le salon : la plateforme devient un espace où des objets très différents peuvent exister sous la même bannière. Le paradoxe, c’est que cette abondance s’accompagne souvent d’un reproche récurrent : une sortie en salles trop courte, parfois vécue comme une privation pour ceux qui défendent l’expérience collective et la projection. Mais on aurait tort d’ignorer l’autre versant : l’accessibilité immédiate fait aussi naître des découvertes tardives, dopées par l’actualité des prix, et redonne une chance à des films qui n’auraient pas trouvé leur public aussi largement.

Netflix, la salle et l’effet “saison des prix”

Ce que les nominations changent, concrètement, c’est la trajectoire de visionnage. Un film discret, exigeant, ou simplement difficile à catégoriser, peut gagner en visibilité parce que l’étiquette “nommé aux Oscars” fonctionne comme un sous-titre universel : elle rassure, elle attire, elle encourage à tenter. Pour un cinéaste amateur comme moi, habitué à mesurer l’écart entre l’intention artistique et la réalité de la diffusion, ce mécanisme est fascinant : l’institution (les Oscars) devient un outil de médiation, et la plateforme (Netflix) devient l’infrastructure de la rencontre.

Cette mécanique n’efface pas les débats sur la place des plateformes dans l’écosystème — elle les rend plus aiguës. On peut d’ailleurs élargir la discussion à l’industrie au sens large : la manière dont certains films “moyens budgets” peinent à exister, coincés entre franchises géantes et productions minuscules, est un sujet qui traverse aussi les échanges professionnels. Sur ce point, l’analyse publiée ici éclaire bien les tensions économiques actuelles : https://www.nrmagazine.com/joe-carnahan-realisateur-de-the-grey-devoile-lavenir-des-films-daction-a-budget-moyen-si-tout-tourne-autour-des-actionnaires-cest-la-fin-exclusif/.

Frankenstein de Guillermo del Toro : le gothique comme art de la matière

Del Toro revient à une figure si connue qu’elle paraît presque “déjà vue” : Victor Frankenstein, la créature assemblée, l’orgueil prométhéen. Mais l’intérêt, avec lui, n’est jamais dans le squelette mythologique ; il est dans la chair de cinéma qu’il ajoute autour. Sa mise en scène travaille la texture avant même de travailler l’intrigue : le poids des étoffes, la densité des décors, la façon dont la lumière fait respirer la poussière. Chez del Toro, le fantastique n’est pas une échappée : c’est une manière d’insister sur le réel, de le rendre plus palpable.

Le film s’appuie sur un duo au centre de la fable : Oscar Isaac en savant dévoré par sa propre ambition, et Jacob Elordi en créature, dont le corps devient un champ de bataille moral autant qu’un dispositif de mise en scène. La nomination d’Elordi en Meilleur second rôle signale d’ailleurs quelque chose : la créature n’est pas un simple “effet” narratif, elle est une présence de jeu, un personnage construit par le mouvement, la diction, la fragilité. Del Toro filme souvent les monstres comme des êtres blessés, non pour les idéaliser, mais pour déplacer notre regard : ce que nous appelons “monstrueux” parle de nos normes, de nos peurs, de notre besoin de hiérarchiser le vivant.

Sur le plan formel, l’on comprend aussi pourquoi Frankenstein se retrouve logiquement cité du côté de la cinématographie et du scénario adapté. Ce n’est pas seulement l’élégance des plans : c’est l’art de donner à chaque choix de cadre une fonction dramatique. Le gothique, ici, devient une grammaire : angles qui isolent, compositions qui enferment, contrastes qui découpent les visages comme des masques. Rien n’est décoratif, même quand tout semble l’être.

Train Dreams de Clint Bentley : la grandeur d’un destin minuscule

À l’opposé du baroque deltorien, Train Dreams avance avec une retenue presque entêtante. Clint Bentley filme un homme ordinaire, Robert Grainier (interprété par Joel Edgerton), dont la trace dans l’Histoire tiendrait à un fait modeste : avoir participé à bâtir un ouvrage destiné, un jour, à être dépassé, remplacé, oublié. Dit comme cela, on pourrait croire à une anecdote. Or le film transforme cette modestie en principe poétique : il observe comment un être traverse le monde sans le dominer, comment une vie s’écrit dans ce que le récit national ne retient pas.

Ce cinéma-là demande un ajustement du regard. Le rythme n’est pas un ralentissement gratuit ; il est la condition pour entendre ce que le film raconte vraiment : le frottement du temps, le travail, la nature, la solitude. La mise en scène privilégie souvent la sensation à l’information, le hors-champ à l’illustration. Il y a, dans cette approche, quelque chose de méditatif, mais jamais de vague : le montage respire, oui, mais il articule aussi une pensée. C’est un film qui semble simple, et qui, précisément, l’est rarement.

La non-nomination d’Edgerton en Meilleur acteur a de quoi surprendre, tant son jeu repose sur une difficulté discrète : incarner sans surligner, exister sans tirer la couverture dramatique. Son Robert Grainier n’est pas “un rôle à scène”, c’est un rôle à durée, à endurance, à nuances presque invisibles. Même remarque pour une figure secondaire marquante — un vieux bûcheron âpre et terrien — dont l’interprétation, saluée par beaucoup, n’a pas été retenue. Ce sont des absences révélatrices : l’Académie récompense plus facilement la transformation visible que la précision souterraine.

Deux esthétiques, deux manières d’adapter, une même exigence de cinéma

Réunir Frankenstein et Train Dreams sous la même bannière “Netflix” pourrait donner l’impression d’un catalogue sans ligne. J’y vois plutôt une preuve : la plateforme peut être, au meilleur de ses choix, un espace de coexistence entre des démarches opposées. L’un travaille l’excès contrôlé, l’autre l’effacement maîtrisé. L’un s’alimente d’un imaginaire déjà mythifié, l’autre cherche la beauté dans une existence que personne n’a mythifiée. Mais, dans les deux cas, l’adaptation n’est pas un simple transfert : c’est une réécriture par la forme.

Le point commun le plus net se trouve peut-être dans leur rapport à l’image : les deux films revendiquent une photographie pensée, composée, signifiante. Ils assument que le cinéma ne se réduit pas à “raconter une histoire”, mais à décider comment le monde doit apparaître à l’écran. À ce titre, leur présence simultanée dans la course, et leurs citations dans des catégories techniques et d’écriture comme la meilleure photographie et le scénario adapté, sonnent comme un rappel bienvenu : l’émotion naît aussi d’un langage, pas seulement d’un sujet.

Le “film Netflix” n’existe pas : la plateforme comme écosystème

On parle encore trop souvent de “film Netflix” comme on parlerait d’un genre. Or la plateforme produit, achète, distribue des objets qui peuvent être incompatibles entre eux. Elle héberge des œuvres “de prestige”, mais aussi des films d’action calibrés, des franchises en développement, des tentatives parfois plus opportunistes. Les attentes du public se fragmentent, et Netflix accompagne cette fragmentation en multipliant les propositions — avec, forcément, un risque de dilution.

Pour qui aime naviguer dans ce catalogue sans se perdre, des sélections et repères peuvent aider à replacer ces nominations dans un ensemble plus large : https://www.nrmagazine.com/films-a-decouvrir-netflix/ ou encore https://www.nrmagazine.com/meilleur-film-netflix/. L’intérêt, ici, n’est pas de réduire les films à des classements, mais de comprendre comment une plateforme construit ses “portes d’entrée” et oriente, parfois malgré elle, la curiosité des spectateurs.

Lecture critique : accessibilité, visibilité… et ambiguïtés

Ces nominations posent une question que je trouve plus intéressante que le duel “salles contre streaming” : qu’est-ce qui rend un film visible aujourd’hui ? Un film comme Train Dreams, sans stars au mode “événement”, sans promesse de spectacle immédiat, bénéficie clairement de l’amplification des Oscars. À l’inverse, Frankenstein pourrait attirer par son imaginaire, mais la nomination vient légitimer une ambition de forme, rappeler que l’on n’est pas simplement devant une relecture “de plus”. Dans les deux cas, l’Académie joue le rôle d’un projecteur, et Netflix celui d’un écran disponible.

Mais l’ambiguïté demeure : cette visibilité repose sur un système d’attention très concurrentiel, où les œuvres risquent de devenir des “cartes” dans une bataille d’image entre studios. La plateforme, comme les autres, investit aussi d’autres terrains, y compris celui des adaptations de licences populaires et du prolongement de franchises. Pour saisir cette logique d’écosystème et de concurrence, on peut regarder du côté des discussions autour des adaptations et de la stratégie catalogues : https://www.nrmagazine.com/fallout-saison-2-confirme-que-netflix-doit-accelerer-ladaptation-de-ce-concurrent-videoludique/.

Et puis il y a la question, très concrète, de ce que Netflix choisit de pousser comme “spectacle” dans les mois à venir : certaines annonces autour de suites attendues rappellent que la plateforme doit nourrir toutes les temporalités — le film de prix, le film de consommation rapide, le film-franchise. À ce titre, ces lectures permettent de situer l’envers du décor : https://www.nrmagazine.com/gray-man-2-avancees-freres-russo/.

Ce que ces deux films racontent, au fond, de notre rapport au cinéma

Frankenstein et Train Dreams me semblent dialoguer malgré eux autour d’une même question : qu’est-ce qu’une vie vaut, qu’est-ce qu’un corps vaut, qu’est-ce qu’un geste laisse derrière lui ? Chez del Toro, la création est un vertige : donner la vie devient un acte qui engage une responsabilité impossible. Chez Bentley, la création est un travail : construire, participer, s’user, accepter que l’ouvrage et l’homme soient tous deux périssables. L’un externalise le drame dans la figure du monstre ; l’autre l’internalise dans l’érosion du temps.

Ce qui est frappant, c’est que ces deux propositions ne demandent pas la même disponibilité au spectateur. L’une séduit par la puissance plastique et la tension morale, l’autre réclame une attention plus humble, presque une écoute. Les voir nommées ensemble, c’est aussi accepter que l’idée de “meilleur film” ne renvoie pas à un modèle unique, mais à une pluralité de formes capables, chacune à sa façon, d’élargir notre perception. Et si la vraie question, cette année, n’était pas de savoir lequel gagnera, mais lequel donnera envie de réapprendre à regarder ?

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