La meilleure série Star Wars réalisée sans aucune contribution créative du nouveau directeur de Lucasfilm, Dave Filoni

Il arrive qu’une franchise immense se raconte mieux lorsqu’elle cesse, un instant, de se regarder dans le miroir. Dans l’univers Star Wars, ce miroir a longtemps pris la forme d’un réflexe : rassurer le spectateur par la reconnaissance, les clins d’œil, la continuité sacralisée. Et puis une série est arrivée, presque à contre-courant, en se permettant un luxe devenu rare : traiter cette galaxie comme un monde dramatique avant d’être un musée de références.

Cette série, c’est Andor. Et ce qui la rend d’autant plus singulière aujourd’hui, c’est qu’elle s’est construite sans contribution créative de Dave Filoni, désormais à la tête de Lucasfilm côté création. J’observe depuis des années les façons dont une saga se protège… et parfois s’étouffe. Dans ce contexte, Andor ressemble moins à un “produit dérivé réussi” qu’à une anomalie précieuse, un objet de cinéma étiré en épisodes.

Un changement d’ère à Lucasfilm : entre continuité et réflexe d’auto-citation

L’annonce du départ de Kathleen Kennedy à la fin de 2025, après une longue période de pilotage (avec ses réussites évidentes et ses décisions contestées), a ouvert une question classique à Hollywood : qui peut reprendre une machine aussi exposée sans s’y brûler ? Kennedy a traversé plusieurs décennies de production de blockbusters, et son expérience pesait lourd dans l’architecture industrielle de Lucasfilm.

Là où l’époque devient intéressante, c’est avec la montée en puissance officielle de Dave Filoni comme President et Chief Creative Officer, pendant que Lynwen Brennan prend le versant gestion et stratégie. Filoni, c’est un homme de la maison, choisi à l’origine par George Lucas pour développer l’animation. Il incarne une vision affective et détailliste de la saga : la grande histoire se nourrit d’un maillage serré de personnages, d’événements, de ramifications.

Le risque, pourtant, est connu de tous les scénaristes qui travaillent sur des univers “lore dépendants” : quand l’obsession de cohérence se transforme en écriture par renvoi, le récit perd son autonomie. Le spectateur devient archiviste. Et le cinéma — ou la série — cesse d’être un lieu de tension, de surprise, de nécessité.

Pourquoi Andor est une exception : une série née du chaos, sauvée par une méthode

Ce qu’on oublie souvent, c’est que Andor ne partait pas d’une position confortable. Déjà, elle est le préquel d’un préquel : Rogue One se situe avant Un nouvel espoir, et Andor remonte encore d’un cran dans la mécanique des causes. Ensuite, l’histoire de Rogue One elle-même rappelle à quel point cette saga peut être une zone industrielle plus qu’un terrain d’auteur : réécritures, transformations, corrections de trajectoire. L’intervention de Tony Gilroy sur le film, appelée en renfort lorsque le projet s’enlisait, a laissé une empreinte décisive : une exigence de clarté dramatique, et un rapport moins religieux au mythe.

Gilroy n’arrive pas comme un collectionneur de vignettes Star Wars. Il arrive comme quelqu’un qui s’intéresse au fonctionnement d’un système : comment une organisation se protège, comment une rébellion s’invente, comment une compromission devient un choix quotidien. Cette distance, dans une franchise souvent gouvernée par l’affect, est une arme d’écriture. Elle autorise à contredire des attentes, à déplacer l’accent, à refuser la solution la plus “iconique”.

On raconte que même au stade de la série, le projet a connu des turbulences avant que Gilroy n’impose une ligne. Et cela se ressent dans le résultat final : non pas une série “qui s’amuse dans l’univers”, mais une série qui construit un univers par la dramaturgie.

Une mise en scène de la politique : le suspense sans sabre laser

Ce qui frappe, en tant que cinéphile, c’est la sobriété assumée d’Andor. La série ne cherche pas à prouver qu’elle est Star Wars par l’arsenal des signes habituels. Elle le prouve autrement : par le sentiment d’oppression, par la circulation de la peur, par le poids des institutions. Le cadre, souvent, privilégie la densité des espaces : bureaux, couloirs, appartements, zones industrielles. La mise en scène fait confiance aux lieux comme à des acteurs.

Le suspense y naît rarement d’un duel, et presque toujours d’un rapport de forces : qui écoute qui, qui observe, qui ment, qui signe, qui trahit. C’est un suspense de procédures, de réunions, de surveillance. C’est là que la série se distingue : elle traite l’Empire non comme un décor, mais comme une administration, avec ses ambitions, ses humiliations, ses carriérismes. Le mal y est banal, méthodique, parfois même élégant — donc inquiétant.

Le montage, lui, privilégie l’accumulation de micro-gestes : un regard trop long, une information retenue, un silence qui coûte. Cette grammaire-là est moins spectaculaire, mais elle est souvent plus efficace. Parce qu’elle fabrique une tension intime, presque physique, qui ne dépend pas de la nostalgie.

Le jeu d’acteur comme moteur narratif

Dans Andor, le jeu d’acteur n’est pas un vernis ; il devient un outil de narration. Diego Luna compose un personnage qui ne “naît pas héros” à coups de proclamations. Il se construit par frictions successives, par défaites, par compromis, par apprentissages. Et autour de lui, la série offre des partitions où l’ambiguïté est enfin autorisée : des personnages capables du pire pour défendre ce qu’ils jugent juste, et d’autres capables d’une tendresse embarrassée au milieu d’un régime brutal.

Ce choix est essentiel : il déplace Star Wars du registre de l’archétype vers celui du comportement. Et quand une saga accepte cela, elle redevient adulte, non pas par violence ou cynisme, mais par complexité.

Là où Andor rompt avec la tentation de l’easter egg

Dave Filoni a un talent réel pour l’animation et pour l’entretien du feu sacré auprès d’un public fidèle. Mais son style — et c’est un débat ancien — repose souvent sur une logique de tissage : relier, rappeler, recontextualiser, faire surgir un nom, un objet, une figure attendue. L’easter egg peut être une gourmandise. Il peut aussi devenir un tic d’écriture, une manière d’obtenir une réaction sans construire une émotion.

Andor, à l’inverse, semble avoir fait un pacte : ne pas réduire le plaisir du spectateur à la reconnaissance. Le monde est cohérent parce qu’il est vécu, pas parce qu’il est référencé. Et c’est précisément ce qui la rend si accessible, même à ceux qui n’ont pas lu des piles de romans, de comics, ou disséqué chaque ligne d’une chronologie.

Le problème, pour l’avenir, est simple : si la direction créative choisit de renforcer l’écriture par continuité stricte et par services rendus aux initiés, la franchise risque de devenir plus niche qu’elle ne le croit. Une saga populaire ne peut pas survivre longtemps en parlant principalement à ceux qui connaissent déjà le lexique.

Canon, liberté, et le danger de l’univers qui se referme sur lui-même

Ce qui a permis à Andor d’être respirable, c’est une forme de liberté : la série respecte le cadre général, mais refuse d’être “un passage obligé” dans une brochure chronologique. Elle privilégie la cohérence émotionnelle à la cohérence encyclopédique. Dans les discussions de production, on comprend que cette liberté a parfois impliqué de réécrire ou de déplacer des éléments déjà explorés ailleurs, notamment dans l’animation. Cela peut créer des tensions internes, mais c’est souvent le prix à payer pour obtenir un récit qui a du nerf.

Quand un auteur n’est pas écrasé par la révérence, il pose des questions plus simples et plus fécondes : qu’est-ce que cela coûte de résister ? comment la peur se transmet-elle ? quelles compromissions acceptons-nous “en attendant de faire mieux” ? Ces questions-là, Star Wars les a toujours portées en filigrane. Andor les met au premier plan, sans drapeau ni fanfare.

Les films à venir et l’incertitude du “après”

Les prochains longs métrages annoncés, comme The Mandalorian and Grogu (attendu en 2026) et Star Wars: Starfighter (prévu en 2027), seront des tests intéressants : non seulement pour le public, mais pour la ligne éditoriale globale. Après eux, la question devient plus vertigineuse : Lucasfilm cherchera-t-il à multiplier les ponts, les retours, les validations de canon… ou à risquer de nouveaux tons ?

On a déjà vu ce que donne une saga quand elle hésite trop longtemps entre plusieurs directions, au point de laisser des projets se dissoudre. À ce titre, l’histoire d’un épisode resté à l’état de chantier, racontée ici : https://www.nrmagazine.com/star-wars-9-projet-avorte/, rappelle que les grandes franchises produisent aussi des fantômes. Ces fantômes disent quelque chose : la peur de décider peut être aussi dangereuse que la mauvaise décision.

Ce que Andor raconte du cinéma populaire aujourd’hui

La force d’Andor, ce n’est pas de “faire différent” pour se distinguer. C’est de revenir à une idée presque classique : une œuvre tient d’abord par sa dramaturgie, sa mise en scène, son rythme, son regard sur les personnages. La franchise est un costume ; l’écriture est le corps. Et, ici, le corps existe. Il respire, il souffre, il avance avec difficulté.

Je retrouve dans cette approche quelque chose qui dépasse Star Wars : la possibilité, pour une œuvre mainstream, de se montrer attentive à la texture du réel. C’est une leçon que d’autres univers étendus devraient méditer. Quand une série choisit de respecter l’intelligence du public, elle n’a pas besoin de lui faire signe toutes les cinq minutes.

Pour élargir le regard, on peut d’ailleurs se rappeler que la science-fiction télévisée sait aussi pratiquer l’hommage et la continuité avec finesse, sans confondre mémoire et auto-citation. Là-dessus, cet article sur un hommage dans une autre franchise éclaire bien la question du sens derrière les références : https://www.nrmagazine.com/hommage-a-carla-mingiardi-dans-star-trek-starfleet-academy-signification-et-details-devoiles/.

Lecture critique : une série admirable, mais pas “facile”

Tout n’est pas fait pour plaire à tout le monde dans Andor, et c’est aussi ce qui la rend intéressante. Son rythme, volontairement construit, peut dérouter un public habitué à une narration plus “événementielle”. Le spectacle est moins dans la surenchère que dans la préparation, l’attente, le basculement. Certains épisodes fonctionnent comme des mises en place patientes, où la mise en scène accumule des détails avant d’oser l’explosion dramatique.

On peut aussi considérer que cette densité politique réclame une attention soutenue : il faut écouter, suivre les enjeux, accepter que la série ne résume pas tout en permanence. Mais ce “prix d’entrée” a une récompense rare : le sentiment d’assister à une œuvre qui a confiance dans le temps long, donc dans le spectateur.

Ce que le succès d’Andor devrait inspirer à Lucasfilm

Le paradoxe, c’est que la meilleure publicité involontaire pour Andor est peut-être sa solitude : elle prouve qu’un récit Star Wars peut exister sans être saturé par le commentaire interne à la saga. Elle ouvre une voie où l’on pourrait imaginer d’autres genres : un thriller, un drame judiciaire, un récit d’espionnage, une chronique sociale — à condition de garder une exigence de cinéma, pas seulement de calendrier de franchise.

Si l’on veut poursuivre cette exploration des séries qui “accrochent” d’abord par l’écriture et la mise en scène, ce panorama est une bonne porte d’entrée : https://www.nrmagazine.com/meilleures-series-decouvrir/. Et pour mesurer à quel point les univers se construisent aussi par paris (parfois heureux, parfois contrariés), les trajectoires de sagas comme John Carter restent instructives : https://www.nrmagazine.com/john-carter-2-dieux-mars/.

Une fin ouverte : la franchise osera-t-elle à nouveau l’impureté ?

Ce que je crains, en tant que spectateur autant que comme artisan amateur qui passe ses week-ends à découper des scènes au montage, c’est la tentation de confondre cohérence et conformité. Une franchise vit quand elle accepte des variations de ton, des écritures qui ne demandent pas la permission à chaque page. La question, maintenant que la direction créative change de mains, est presque simple : Lucasfilm voudra-t-il refaire une série qui ressemble à Andor — c’est-à-dire une série capable de respirer sans béquilles — ou considérera-t-il cette réussite comme une exception difficile à reproduire ?

À l’heure où d’autres grandes sagas réapprennent aussi à se réinventer en série, l’exemple est parlant. Le public, lui, n’est pas seulement nostalgique : il est aussi prêt à suivre des œuvres qui le respectent, comme on le voit avec le retour de récits d’aventure pensés pour durer et évoluer : https://www.nrmagazine.com/retour-percy-jackson-serie/.

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