Il y a une ironie tenace, presque comique, à voir une partie du public reprocher à Star Trek d’être… pédagogique. Comme si la franchise n’avait pas, depuis ses origines, cette manière très assumée de transformer une aventure spatiale en laboratoire d’idées. Avec Star Trek: Starfleet Academy, le malentendu devient plus bruyant parce que le décor change : une école, des élèves, des règles, des exercices, des erreurs. Bref, un dispositif qui met en pleine lumière ce que la saga a souvent fait en douce. Et c’est précisément là que la série est intéressante : elle déplace le projecteur sans trahir le principe.
Je regarde cette proposition comme un cinéaste amateur qui pense d’abord en termes de mise en scène et de dispositif narratif. Installer l’action au sein d’une académie, ce n’est pas “jeunifier” Star Trek par opportunisme ; c’est rendre explicite la mécanique de formation—morale, politique, émotionnelle—que la saga a toujours portée. Ce qui change, c’est le niveau de frontalité. Ce qui demeure, c’est l’ambition : raconter des personnages qui apprennent à devenir meilleurs qu’eux-mêmes.
À première vue, l’Académie ressemble à un virage : cadets plutôt qu’officiers chevronnés, rivalités de couloir plutôt que pont de commande, émotions encore mal rangées plutôt que stoïcisme de service. Le cadre appelle des codes de récit d’apprentissage, avec ses excès, ses maladresses, ses accès d’orgueil et ses humiliations minuscules. Mais en cinéma, le décor n’est jamais qu’un outil : ce qui compte, c’est ce qu’il permet de faire au récit.
Ici, le décor scolaire agit comme une loupe. Au lieu de prêcher l’éthique depuis le haut d’un uniforme impeccable, la série place la morale au ras du sol, là où elle se construit : dans la contradiction, l’impulsivité, la compétition, la peur de ne pas être à la hauteur. Qu’on adhère ou non aux accents “jeunesse”, l’idée formelle est cohérente : le thème n’est pas la perfection, mais la fabrication d’une éthique.
Sans entrer dans le spoiler gratuit, l’épisode 3—plus léger, plus nettement comique—met en scène une dynamique de rivalité et de surenchère, typique des récits d’école : la farce, la riposte, la spirale. Le choix de ton n’est pas anodin. Dans une franchise souvent associée au sérieux, la comédie fonctionne ici comme un révélateur. Elle dégonfle les postures, met les ego à nu, et rappelle qu’un futur “idéal” ne se maintient pas par décret, mais par discipline émotionnelle et intelligence relationnelle.
Ce que j’apprécie, c’est la manière dont l’écriture fait de la comédie un outil de cadrage moral, et non une simple parenthèse. La farce n’est pas la finalité ; elle est un test. La mise en scène privilégie alors les effets de rythme—enchaînements rapides, montées en tension, ruptures de ton—pour conduire les personnages vers une leçon moins spectaculaire, mais plus structurante : l’empathie comme compétence, le leadership comme responsabilité, la stratégie comme art de prévoir les conséquences de ses propres gestes.
Le reproche le plus courant—la série serait “moralisatrice”—me semble ambigu. Dans l’histoire de Star Trek, la dimension didactique n’a jamais été un accident : elle est constitutive. Ce n’est pas seulement une question de “message”, mais de forme. Des épisodes classiques de différentes époques fonctionnaient déjà comme des expériences de pensée dramatisées : un dilemme, une rencontre, une crise, et, au bout, une mise à l’épreuve des principes.
La série actuelle ne fait donc pas surgir la leçon de nulle part ; elle la met en vitrine, parce que le lieu—une académie—l’y autorise. Quand un récit se déroule dans un cadre pédagogique, la “leçon” n’est pas un ajout : c’est la logique interne du monde. Refuser cela, c’est presque refuser le genre choisi. La vraie question devient alors : la série parvient-elle à transformer cette dimension en cinéma (rythme, dramaturgie, incarnation), plutôt qu’en simple discours ? Et sur ce point, elle alterne, comme souvent dans les débuts de série : des moments très justes et d’autres plus schématiques.
À mes yeux, le nerf du débat est ailleurs. Une partie du public contemporain supporte de moins en moins les protagonistes qui se trompent, s’énervent, régressent, agissent mal avant d’apprendre. Or Starfleet Academy place au centre des figures jeunes, pas encore “finies”, qui réagissent parfois de travers. C’est précisément leur intérêt : voir comment un idéal collectif se transmet à des individus qui n’en ont pas encore les réflexes.
Cinématographiquement, un personnage “déjà accompli” est souvent un personnage statique. Il peut être charismatique, mais il se prête moins à l’évolution. À l’inverse, un cadet impulsif, une ambitieuse en compétition, un élève brillant mais socialement maladroit : ce sont des matières dramatiques. Le montage peut alors épouser des oscillations ; la direction d’acteur peut jouer la nervosité, l’orgueil, la honte, l’élan. Et la série, quand elle fonctionne, assume que ses personnages sont des chantiers vivants.
On se trompe souvent sur le mot “idéaliste”. Dans Star Trek, l’idéal n’est pas une peinture au fond du cadre ; c’est un objectif narratif qui entre en collision avec les comportements, les institutions, la peur, la vengeance, le cynisme. L’utopie, dans cette franchise, n’a jamais été l’absence de conflits : c’est la promesse qu’il existe des outils—raison, dialogue, empathie, méthode—pour traverser le conflit sans renoncer à l’humain.
Placer une chancelière et des mentors face à des cadets instables revient à théâtraliser cette idée : l’idéal se transmet, se discute, se contredit, se travaille. Et c’est d’autant plus “Trek” que la transmission est ici filmée comme une suite d’épreuves modestes, parfois presque domestiques : pas seulement des crises cosmiques, mais des gestes qui, mis bout à bout, fabriquent une conduite.
La série joue un équilibre délicat : elle veut la vivacité, l’humour, une énergie de groupe, tout en conservant une colonne vertébrale morale. Cela provoque des variations de ton : certains passages semblent presque “trop écrits”, comme si le dialogue cherchait à verrouiller son intention ; d’autres respirent davantage, laissant les acteurs installer un faux naturel, une gêne, une hésitation qui rend la scène plus vraie.
Dans ces hésitations, je vois moins une faute qu’un symptôme de jeunesse—celle des personnages, mais aussi celle d’une série qui cherche son régime. Le meilleur surgit quand la réalisation et le jeu acceptent le grain : un regard qui fuit, une blague qui protège une fragilité, un silence qui dit plus qu’une tirade. Là, l’éthique cesse d’être un panneau indicateur ; elle devient une conséquence dramatique.
Un autre aspect, plus discret mais important, tient à la manière dont Starfleet Academy s’inscrit dans la continuité affective de la franchise : l’art de faire circuler la mémoire, de tisser des échos, de rappeler que Star Trek est aussi une histoire de personnages aimés, de mythologies partagées, de transmissions entre générations. Sur ce terrain, la série joue une partition sensible, qui peut parler autant aux nouveaux venus qu’aux spectateurs de longue date.
Pour prolonger cette lecture par des angles complémentaires, on peut notamment parcourir l’analyse autour d’un hommage particulier et de ses détails de sens, telle qu’elle est développée ici : https://www.nrmagazine.com/hommage-a-carla-mingiardi-dans-star-trek-starfleet-academy-signification-et-details-devoiles/. La série a également été commentée pour un hommage émotionnel à un personnage lié à l’ère TNG, un point de continuité qui éclaire sa stratégie de filiation : https://www.nrmagazine.com/star-trek-starfleet-academy-rend-un-hommage-emouvant-a-un-personnage-cheri-de-la-serie-tng/.
Et parce que l’identité d’une série tient aussi à ses choix de casting vocal et à la “texture” de ses dispositifs (ici, la présence d’un doyen numérique), il est intéressant de creuser ce que la voix raconte au spectateur, parfois avant même un mot de scénario : https://www.nrmagazine.com/pourquoi-la-voix-du-doyen-numerique-de-lacademie-starfleet-dans-star-trek-vous-dit-quelque-chose/.
Ce qui me semble le plus défendable, artistiquement, c’est quand Starfleet Academy s’autorise à redevenir simple au bon sens du terme : un problème clair, des personnages en déséquilibre, une résolution qui ne repose pas sur la domination mais sur le choix d’une conduite. C’est une grammaire très Trek, presque artisanale : on expose un comportement, on en montre le coût, on fait émerger une alternative. Une partie du public confond cette clarté avec de la naïveté. Moi, j’y vois une fidélité à une tradition de récit télévisuel qui assume sa fonction : éclairer sans humilier, orienter sans asséner.
Sur cette idée précise—la série qui retrouve une essence plus classique—un développement utile se trouve ici : https://www.nrmagazine.com/la-meilleure-decision-de-starfleet-academy-fait-renaitre-lessence-classique-de-star-trek-dans-la-serie/. Ce n’est pas une question de nostalgie, mais de fonction dramatique : un récit qui tient parce qu’il sait ce qu’il veut éprouver chez ses personnages.
La série divise parce qu’elle met au premier plan ce que beaucoup préfèrent voir en arrière-plan : l’apprentissage moral comme matière dramatique. Elle divise aussi parce qu’elle demande une patience particulière : accepter que le charme ne vienne pas uniquement de l’héroïsme, mais de la progression. Dans un paysage audiovisuel où l’on réclame souvent des figures “compétentes” et immédiatement iconiques, regarder des cadets trébucher peut sembler irritant. Pourtant, c’est là que se niche une vérité de récit : l’idéal, s’il ne coûte rien, n’est qu’un slogan.
Et si l’on élargit la focale, les réactions polarisées disent quelque chose de notre époque critique : on tolère mal les œuvres qui indiquent une direction éthique sans se cacher derrière le cynisme. Or Star Trek a toujours été, d’une manière ou d’une autre, une machine à fabriquer du débat sur la responsabilité, la différence, la justice, le pouvoir. Qu’une série en fasse son moteur n’a rien d’une trahison : c’est un retour aux fondamentaux.
Si je devais proposer un mode d’emploi de spectateur—non pas pour “aimer”, mais pour mieux voir—je dirais : observer comment la série met en scène la transmission. Qui cadre qui ? Qui a le champ ? Qui coupe la parole ? Comment le montage traite-t-il l’impulsivité : en la glorifiant ou en la rendant embarrassante ? À quels moments la musique cherche-t-elle à orienter l’émotion, et à quels moments la scène accepte-t-elle l’ambiguïté ?
Ce sont des questions de cinéma, plus que des questions de “fidélité”. Et elles permettent de sortir du procès d’intention. Car au fond, l’Académie n’est pas un prétexte à rajeunir une marque : c’est un espace dramaturgique pour remettre sur la table ce que Star Trek sait faire de mieux quand il est en forme—mettre des êtres humains face à leurs contradictions, puis leur demander, calmement, de choisir ce qu’ils veulent devenir.
Pour qui aime aussi regarder comment se fabrique un récit—les coulisses, la construction d’une scène, la façon dont une intention se matérialise—un détour par une approche “orale” de la création peut enrichir le regard, même hors Trek, en rappelant combien une émotion à l’écran est souvent une affaire de structure, de tempo et de décisions concrètes : https://www.nrmagazine.com/une-histoire-orale-exclusive-les-coulisses-de-la-scene-la-plus-marquante-de-one-battle-after-another-racontee-par-ses-createurs/.
Reste une question, plus stimulante que le simple “pour ou contre” : qu’attend-on aujourd’hui de Star Trek—un miroir rassurant de ce qu’on croit déjà être, ou une fiction qui insiste, parfois lourdement mais honnêtement, sur ce qu’il faudrait apprendre pour mériter son futur ?
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.