
Il existe des « et si » qui relèvent du fantasme de fan, et d’autres qui disent quelque chose de très concret sur la fabrication des images. Celui-ci appartient à la seconde catégorie : avant que Dave Filoni ne devienne l’un des visages créatifs les plus identifiés de la galaxie Star Wars, George Lucas aurait d’abord proposé un rôle de direction à Genndy Tartakovsky. Un nom qui, pour qui a grandi avec l’animation télé, sonne comme une promesse de mise en scène pure : du rythme, du cadre, de l’ellipse, et une confiance rare dans le pouvoir du silence.
L’information n’a rien d’un simple ragot industriel. Elle éclaire une logique artistique, et une bifurcation historique : celle d’un studio cherchant la bonne main pour donner une identité à Lucasfilm Animation au milieu des années 2000, à l’époque où l’animation n’était pas encore traitée comme un laboratoire noble mais comme une annexe à fort potentiel. Et elle dit aussi, en creux, ce qu’un auteur peut perdre quand il s’attache trop longtemps à une franchise.
On parle beaucoup des univers, moins de ceux qui les administrent. Pourtant, Lucasfilm est aussi une histoire de gouvernance. Plus récemment, l’annonce du départ de Kathleen Kennedy de la présidence a remis en circulation l’idée d’une transition : une passation de pouvoir où Lynwen Brennan et Dave Filoni sont appelés à assumer une partie des rênes. Brennan, profil discret pour le grand public, incarne le versant structurel : elle connaît la maison de l’intérieur depuis la fin des années 1990, passée par ILM avant d’occuper des postes de coordination et de direction générale. Dans une entreprise comme Lucasfilm, cette mémoire opérationnelle n’est pas un détail : c’est ce qui permet au geste créatif de rester connecté à un dispositif capable de le produire.
Filoni, lui, représente l’autre pôle : celui d’une continuité mythologique et d’une sensibilité narrative forgée à la frontière entre animation et prise de vues réelles. Il n’est pas simplement « un gars qui connaît Star Wars ». Il est devenu une méthode : une façon d’organiser un récit-feuilleton, d’articuler l’héritage et l’accessibilité, de gérer l’iconographie comme une grammaire.
Pour qui veut replacer ce virage dans une histoire plus longue des séries liées à la saga, un détour par ce panorama est éclairant : https://www.nrmagazine.com/decouvrez-lunivers-des-series-star-wars/. On y mesure à quel point l’animation, puis la série live, ont servi de terrain d’essai à des tonalités impossibles à calibrer au cinéma avec la même liberté.
Revenir au milieu des années 2000, c’est retrouver un Lucas encore très interventionniste sur son univers. À cette époque, la question n’est pas seulement « quel contenu produire ? », mais « quelle forme peut porter Star Wars hors du cinéma ? ». La proposition faite à Tartakovsky, telle qu’elle a circulé, a une logique presque évidente : Lucas avait déjà travaillé avec lui sur la micro-série Star Wars: Clone Wars, série d’épisodes courts au style immédiatement identifiable.
Ce travail, souvent raconté comme un objet « culte », mérite mieux : c’est une leçon de narration visuelle. Tartakovsky y privilégie une dramaturgie par le mouvement, une économie de dialogues, un sens de la silhouette et de la composition qui renvoie autant à Chuck Jones qu’au cinéma d’action chorégraphié. Là où beaucoup d’œuvres dérivées sur-expliquent, lui découpe, cadre, et laisse l’œil comprendre. Dans ce type d’animation, le montage n’est pas un simple lien entre plans : c’est un moteur émotionnel.
Ce n’est pas un hasard si la série introduit ou consolide des figures devenues emblématiques : Asajj Ventress, General Grievous, et un Mace Windu filmé comme une pure énergie, presque abstraite. Tartakovsky ne « caractérise » pas seulement : il sculpte des présences.
Imaginer Tartakovsky à la tête de Lucasfilm Animation, ce n’est pas fantasmer une meilleure chronologie ou un canon différent. C’est imaginer une autre idée de l’image. Sa force tient à une conviction simple : l’animation n’est pas un sous-cinéma bavard. Elle peut, au contraire, devenir un art de la suggestion et du signe. Dans son travail, l’iconographie n’est pas une décoration, c’est une narration.
À l’échelle d’un studio, cela aurait pu signifier une politique plus aventureuse sur les styles visuels : des formats plus courts, des approches plus radicales du design, une pluralité d’esthétiques au sein d’un même univers. Là où une franchise tend naturellement à uniformiser sa surface pour rester reconnaissable, Tartakovsky aurait probablement poussé l’identité à se décliner, à se contredire parfois, à se réinventer. C’est une tension passionnante : préserver une mythologie tout en laissant l’image respirer.
Le public d’aujourd’hui, habitué à des déclinaisons multiples et à la logique des « univers étendus », est aussi façonné par la puissance de la pop culture au box-office. Cette dynamique industrielle, qui pèse sur les choix de formats et de tonalités, se lit en filigrane dans ce type d’évolution : https://www.nrmagazine.com/succes-box-office-mondial/.
Le refus de Tartakovsky, tel qu’il a été rapporté et confirmé indirectement par ses prises de parole ultérieures, raconte une chose très simple : certains créateurs ne veulent pas devenir des gestionnaires de monde. Diriger une branche d’animation, ce n’est pas seulement signer des plans. C’est arbitrer, valider, unifier, rendre compatible. C’est passer d’un rapport artisanal à l’image à une responsabilité de cohérence.
Et puis, il y a le facteur Lucas. À cette période, l’auteur de Star Wars est réputé pour sa présence constante dans la salle des machines. Pour un tempérament comme Tartakovsky, qui travaille à partir d’une intuition de rythme et d’une radicalité formelle, l’idée d’être durablement assigné à une mythologie déjà balisée peut ressembler à une impasse. Sa réponse, devenue célèbre par sa sécheresse, ressemble à une ligne de conduite : il a fait ce qu’il avait à faire, et n’a pas désiré y retourner.
En tant que cinéaste amateur, je reconnais là un dilemme très concret : à partir de quand une œuvre qui vous dépasse commence à vous empêcher de bouger ? Dans un court métrage, la liberté tient souvent à peu de choses (un plan osé, un silence, une coupe inattendue). Dans une franchise, chaque audace coûte plus cher, doit être défendue, parfois lissée. L’imaginaire se négocie.
Après le refus de Tartakovsky, Lucas se tourne vers Dave Filoni, qui arrive avec un profil moins « star » auprès du grand public de l’époque, mais idéal pour un chantier long : formation au storyboard, sens du feuilleton, culture du récit populaire. Filoni a fait ses armes ailleurs, puis a été recruté pour participer à la construction de Lucasfilm Animation et au développement de The Clone Wars.
Là où Tartakovsky excelle dans la condensation et l’icône, Filoni travaille davantage la durée : l’arc, la progression émotionnelle, la clarification des enjeux. Les histoires s’installent, se répondent, tissent un réseau de personnages. Ce n’est pas une opposition de valeur, mais de tempérament : l’un va vers la fulgurance, l’autre vers la continuité.
Ce qui est souvent sous-estimé, c’est la nature du rapport de Filoni à Lucas : une relation de transmission, mais aussi d’adaptation. Sur The Clone Wars, l’équipe devait intégrer des idées soudaines, parfois déroutantes, comme l’introduction d’une Padawan pour Anakin. Ce genre de décision est révélateur : au-delà du « lore », il s’agit de trouver une mise en scène et un rythme capables d’absorber l’imprévu sans casser la crédibilité émotionnelle.
Cette capacité à faire tenir ensemble des impératifs industriels et un souci de narration explique aussi sa bascule vers le live-action, notamment sur des projets comme The Mandalorian. Filoni est devenu un pont : un passeur entre l’animation (où l’on peut tout styliser) et la prise de vues réelles (où chaque choix de cadre et de direction artistique engage un réalisme, même minimal).
Pour mesurer comment certains personnages franchissent désormais ces frontières et reviennent dans la conversation des séries actuelles, ce focus apporte un bon éclairage : https://www.nrmagazine.com/ahsoka-saison2-retour-personnages/.
Avec Filoni, Star Wars a gagné une forme de stabilité : une cohérence interne, une attention à la mythologie, et un art du relais entre générations de spectateurs. Mais si l’on revient à la question initiale — « que se serait-il passé avec Tartakovsky ? » — la perte potentielle n’est pas un personnage ou un événement : c’est une certaine idée de l’animation comme champ d’expérimentation.
Parce que l’animation, lorsqu’elle est dirigée par un auteur à la fois graphique et metteur en scène, peut produire des formes que le live-action ne peut pas imiter. Elle peut être plus abstraite, plus musicale, plus violente au sens chorégraphique du terme, plus libre avec la matière du temps. On l’a vu dans la trajectoire de Tartakovsky après Star Wars : un retour tardif de Samurai Jack à la tonalité adulte, puis Primal, œuvre âpre où l’instinct et la brutalité deviennent langage. Difficile d’imaginer ces objets exister de la même manière s’il avait été durablement arrimé à une franchise estampillée Disney.
Pour replacer cette singularité dans un paysage plus large — ce que l’animation peut faire quand elle n’est pas assignée à une fonction « familiale » ou « dérivée » — cette sélection offre des repères utiles : https://www.nrmagazine.com/meilleurs-dessins-animes-2/.
La question du leadership créatif ne se pose jamais autant que dans le format sériel. Une série n’est pas un film étiré : c’est une mécanique de rythme, de relances, de variations de ton, souvent contrainte par la production et les calendriers. Là, Filoni est dans son élément. Tartakovsky, lui, est un maître de la forme courte, du segment, de la percussion. Deux compétences qui peuvent cohabiter, mais qui ne conduisent pas à la même politique éditoriale.
Ce n’est pas anodin si, aujourd’hui, les spectateurs passent avec fluidité d’une franchise à l’autre, d’un univers mythologique à un autre, et attendent des séries qu’elles aient une identité forte tout en restant accessibles. On le voit jusque dans des retours très attendus hors Star Wars, où la promesse tient autant au monde qu’à la manière de le filmer et de l’étirer dans le temps : https://www.nrmagazine.com/retour-percy-jackson-serie/.
Au fond, l’histoire de ce refus n’oppose pas un « bon » choix à un « mauvais » choix. Elle met en lumière une réalité plus subtile : un univers comme Star Wars n’est pas seulement un récit, c’est une mise en scène collective, une manière d’organiser le regard à l’échelle industrielle. Tartakovsky aurait sans doute accentué la dimension picturale, le choc des silhouettes, la narration par l’épure. Filoni a consolidé une continuité, une lisibilité, une fidélité aux trajectoires de personnages sur le long terme.
Reste une interrogation stimulante, surtout à l’heure où les franchises cherchent à se renouveler sans se trahir : jusqu’où un studio est-il prêt à laisser un auteur déplacer la grammaire visuelle d’un univers, au risque de dérouter, pour retrouver cette sensation rare d’assister à quelque chose de vraiment cinématographique — même quand c’est animé ?
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.