
Il y a des séries qui avancent à coups de twists, et d’autres qui mutent par déplacement d’imaginaire. For All Mankind appartient à la seconde catégorie : elle ne se contente plus de réécrire l’histoire de la conquête spatiale, elle commence à réorganiser notre bibliothèque de références. La promesse de sa saison 5 ressemble à un glissement assumé vers un territoire que l’animation japonaise explore depuis des décennies : la fracture politique et émotionnelle entre la planète-mère et ses colonies. Et, oui, dit comme ça, on entend déjà la vibration lointaine d’un certain Mobile Suit Gundam.
Ce qui me fascine ici, ce n’est pas un simple jeu de clins d’œil. C’est l’idée qu’une série réputée pour son hard SF — sa foi dans le détail technique, la logistique, les compromis d’ingénierie — embrasse soudain une dramaturgie « anime » au sens noble : des tensions collectives, des lignes de faille idéologiques, et une montée vers le tragique à l’échelle civilisationnelle. Le résultat potentiel n’est pas une trahison de ton, mais une accélération de langage.
À l’origine, For All Mankind part d’un postulat simple et très cinématographique : et si l’URSS avait posé le pied sur la Lune avant les États-Unis ? Le concept n’est pas seulement un « et si » spectaculaire ; c’est un moteur de mise en scène. Chaque saison réoriente le récit autour d’une histoire alternative où la compétition spatiale se prolonge, où la recherche devient obsession nationale, puis nécessité collective. Ce prolongement fabrique une impression rare : celle d’assister à un futur qui se construit à vue, scène après scène, décision après décision.
Ce qui rend la série si attachante, c’est sa capacité à tenir deux lignes à la fois. D’un côté, elle s’ancre dans une matérialité crédible : modules, procédures, contraintes, risques. De l’autre, elle assume un romanesque parfois extravagant, presque pulp, qui n’a pas peur de frôler l’invraisemblable. Ce balancement — entre rigueur et flamboyance — constitue une bonne part de son style, et explique pourquoi le passage vers une dramaturgie « à la Gundam » paraît moins absurde qu’il n’y paraît.
La saison 5 s’annonce, dans ses lignes directrices, comme un récit de colonisation aboutie : Mars n’est plus un décor d’exploit, mais un territoire habité, organisé, disputé. Dès lors, la science-fiction cesse d’être seulement une aventure technologique ; elle redevient ce qu’elle est souvent au meilleur d’elle-même : une fable sur le pouvoir, les inégalités et la mémoire. La nouvelle friction annoncée — des nations terrestres réclamant « loi et ordre » sur la planète rouge — a l’élégance des conflits simples qui cachent des abîmes.
Au cinéma comme en série, les meilleurs récits de colonie ne parlent jamais uniquement d’espace. Ils parlent de distance morale. Quand une population naît loin du centre, elle finit par développer sa propre idée de la légitimité. Ce qui se joue alors ne tient pas qu’à des ressources ou à des traités : c’est une bataille de récits. Qui a fondé ? Qui a payé ? Qui a souffert ? Qui décide ? Et surtout : à qui appartient le futur ?
Ce conflit entre « terriens » et « habitants de l’espace » a une longue histoire. On le retrouve, sous d’autres noms, dans de grands récits de SF littéraire, là où la séparation géographique devient séparation de classes, puis séparation d’espèces culturelles. L’intérêt dramatique est immédiat : la guerre peut se raconter comme une guerre de perception, chaque camp ayant de bonnes raisons et de mauvaises méthodes. Cela permet d’évoquer préjugés, domination et déshumanisation sans pointer une nation précise, et donc sans réduire la fable à un discours à thèse.
Une série comme The Expanse a déjà prouvé la puissance de cette configuration : un triangle politique, des identités façonnées par la gravité (ou son absence), et des corps qui deviennent, littéralement, des arguments. For All Mankind pourrait emprunter une autre voie : plus épique, plus frontale, plus « geste historique », avec Mars comme nouveau théâtre de souveraineté.
Si l’on évoque Mobile Suit Gundam, ce n’est pas seulement pour le plaisir de la référence. Le classique de 1979 a imposé un modèle : celui du « real robot », où la machine n’est pas une entité magique mais un outil de guerre, pris dans une économie, une chaîne de commandement, un récit national. Surtout, Gundam a cristallisé une intuition politique simple et redoutable : lorsque des colonies réclament leur autonomie, la planète d’origine parle souvent en termes d’unité et de sécurité, tandis que les colonisés parlent en termes de dignité et de survie. Deux lexiques incompatibles.
Dans Gundam, l’escalade est d’une violence sidérante, pensée comme une leçon d’histoire comprimée : propagande, radicalisation, catastrophes irréparables. Même sans reproduire les mêmes extrêmes, For All Mankind peut s’inspirer de cette grammaire : la guerre comme engrenage, l’héroïsme comme malentendu, la technologie comme accélérateur tragique.
Pour remettre en perspective cette filiation et explorer l’histoire des robots géants au-delà des évidences, on peut parcourir ce panorama des références et courants du genre : https://www.nrmagazine.com/meilleurs-animes-mechas/. Ce type de cartographie aide à comprendre que « faire anime » n’est pas une question de dessin, mais de structure dramatique, de rythme et de mythe moderne.
C’est la tentation narrative la plus vertigineuse, parce qu’elle touche à un symbole. Dans l’imaginaire SF, l’idée de transformer une infrastructure civile (une colonie, une station, un habitat) en projectile est l’image-même de la rupture : quand la politique cesse d’être débat pour devenir géologie. For All Mankind a déjà montré qu’elle aimait les gestes démesurés, parfois même avec une malice pop assumée. La question n’est pas de savoir si elle ira jusque-là, mais si elle saura rendre crédible la pente qui y mène.
Le plus intéressant, pour un regard de cinéma, serait qu’elle filme non pas l’explosion finale, mais la série de micro-décisions qui rendent l’impensable « pensable ». En mise en scène, cela passe par le montage alterné (bureaucratie / terrain), par l’insistance sur les procédures, et par la banalité des mots qui masquent la violence. Le tragique, quand il est réussi, arrive toujours avec une chemise bien repassée.
On reproche parfois à For All Mankind un goût pour l’outrance feuilletonesque. Je le comprends, mais j’y vois aussi une singularité : la série sait être nuancée et, dans le même mouvement, regarder le grand spectacle droit dans les yeux. Elle peut passer d’une scène intime à un virage narratif énorme, et faire tenir l’ensemble par une continuité de ton, une qualité de direction d’acteurs, et une science du rythme qui relance régulièrement l’attention.
Le cas d’Ed Baldwin est emblématique. Le personnage a quelque chose de mythologique : une figure qui traverse le temps, parfois au bord de la plausibilité, mais qui fonctionne parce qu’elle incarne un rapport au récit. Son vieillissement, ses retours, ses décisions disproportionnées… tout cela appartient à une tradition de saga. À condition, bien sûr, que la série sache déplacer le centre de gravité : si Mars devient la nouvelle scène politique, alors les figures historiques doivent apprendre à céder la place aux identités nées là-bas.
Parler d’« anime » pour une série live ne signifie pas qu’elle va singer des codes visuels au premier degré. L’enjeu est plutôt narratif et rythmique. L’animation japonaise, notamment dans ses grandes fresques SF, travaille souvent une sensation de destin collectif : les personnages sont des vecteurs d’époques, des corps traversés par l’Histoire. Ce principe peut électriser For All Mankind, qui a déjà un talent évident pour faire sentir le passage du temps comme un outil dramaturgique.
Je serais curieux de voir la série renforcer certains procédés qui, au fond, sont déjà là : des scènes de délibération filmées comme des duels, un montage qui oppose slogans et réalités, une attention plus marquée aux symboles (drapeaux, insignes, cérémonials) comme éléments de mise en scène. Gundam, à sa façon, est un cinéma de la signalétique : les signes y précèdent souvent les actes. Mars, colonie devenue société, est un terrain rêvé pour ça.
On a souvent décrit For All Mankind comme une passerelle vers un futur « à la Star Trek », débarrassé des extraterrestres : une humanité qui s’élargit, se fédère, se projette. Ce qui est passionnant, c’est que la série peut maintenant en montrer l’envers. Avant la fédération, il y a presque toujours la fracture. Avant l’unité, il y a les violences fondatrices. La science-fiction est rarement plus intéressante que lorsqu’elle accepte cette zone grise : le progrès n’est pas une ligne, c’est une négociation permanente entre intérêts, visions, et blessures.
Et cette question de souveraineté résonne avec notre époque saturée de franchises et de récits-monde. Même les blockbusters jouent désormais la carte de l’événement planétaire, de la guerre de juridictions, des alliances instables. Il est amusant, à ce titre, de voir comment l’attention médiatique se structure autour des annonces et bandes-annonces comme autour de communiqués géopolitiques ; exemple récent avec l’emballement autour des fuites et révélations : https://www.nrmagazine.com/marvel-devoile-officiellement-la-bande-annonce-davengers-doomsday-avec-chris-evans-apres-des-fuites/. Ce n’est pas le même registre, mais c’est le même symptôme : nous consommons des futurs comme des arènes politiques.
Il y a un danger évident : transformer une opposition Terre/Mars en simple carburant spectaculaire. Les récits de colonies peuvent se contenter de slogans (« liberté » contre « ordre ») et oublier l’épaisseur des vies. Pour éviter cela, une série doit faire un choix de cinéma : incarner la politique dans des gestes concrets. Qui contrôle l’air ? Qui gère l’eau ? Qui juge les crimes ? Qui possède les moyens de transport ? Ce sont des questions prosaïques, mais ce sont elles qui donnent au conflit sa texture, et donc son poids émotionnel.
Autre piège : romantiser un camp par principe. Les « colonisés » sont souvent présentés comme plus authentiques, plus courageux, plus justes. Or une société nouvelle peut aussi fabriquer ses propres exclusions, ses propres oligarchies, ses propres récits toxiques. Si For All Mankind garde sa nuance, elle devrait montrer que Mars n’est pas seulement une victime ou un héros : c’est une société, donc un champ de contradictions.
Si Mars finit par réclamer, puis obtenir, une forme d’indépendance, l’enjeu ne sera pas seulement politique : ce sera un changement de point de vue. À partir de ce moment, l’humanité cesse de se percevoir comme « terrienne », et commence à se penser comme une espèce multi-lieux, avec des mémoires divergentes. C’est exactement le moment où la science-fiction devient plus qu’un décor : une manière de regarder notre présent avec un léger décalage, assez pour y voir ce qu’on ne voulait pas nommer.
Ce décalage, je l’ai souvent ressenti enfant devant certains dessins animés qui, sous leur apparente légèreté, parlaient en réalité de perte, de transmission et de mondes qui se défont. Replonger dans ce patrimoine rappelle à quel point l’animation a formé notre regard de spectateur : https://www.nrmagazine.com/dessins-animes-enfance-2/ et https://www.nrmagazine.com/dessins-animes-enfance-3/.
Curieusement, cette idée de « loi et ordre » importée de la Terre vers Mars résonne aussi comme une métaphore de notre rapport aux systèmes : on installe des protections, des protocoles, des garde-fous… puis on découvre que le conflit s’est déjà déplacé ailleurs. Même nos vies numériques fonctionnent ainsi, entre promesse de sécurité et nouvelles vulnérabilités ; un détour par les réflexes de protection contemporains le rappelle assez bien : https://www.nrmagazine.com/types-malware-protection/.
Reste une question de cinéma, au fond la plus simple : comment filmer une planète qui n’est plus un horizon, mais un foyer ? Si For All Mankind parvient à donner à Mars une identité visuelle et émotionnelle aussi forte que sa fonction narrative, alors sa « métamorphose en anime » ne sera pas un slogan. Ce sera une évolution naturelle : le moment où le spectacle des étoiles se transforme en drame des humains qui veulent y vivre.
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.