
Il y a des films policiers qui prétendent regarder la réalité en face, et d’autres qui l’attrapent par un détail concret, presque prosaïque, pour ensuite le transformer en mécanique dramatique. The Rip, thriller d’action arrivé sur Netflix, appartient clairement à cette seconde famille : le film s’annonce comme une fiction nerveuse, mais il s’appuie sur un fait réel dont la matérialité même a de quoi donner le vertige. Ce n’est pas tant l’idée d’un magot qui fascine — le cinéma en a fait un motif éternel — que la façon dont le réel, ici, dépasse déjà les scénarios.
Attention : légers spoilers sur les prémisses du film.
Le plaisir de retrouver Matt Damon et Ben Affleck ensemble n’est pas un simple réflexe nostalgique. Depuis quelques années, leur duo s’est recomposé à travers des projets qui n’avaient rien d’anodin : la rigueur tragique d’un récit médiéval chez Ridley Scott, puis une chronique industrielle plus légère, presque feutrée, autour d’une mythologie contemporaine. The Rip les replace dans un espace plus frontal : celui du polar et de ses dilemmes moraux, où l’amitié devient un test de résistance, et la loyauté une matière à suspense.
Dans le film, Damon incarne Dane Dumars, lieutenant à Miami. Affleck est JD Byrne, detective sergeant. Deux flics d’une unité antidrogue reçoivent une information sur une planque. À l’intérieur, une somme qui change la gravité des décisions : 20 millions de dollars d’argent sale. Le point de bascule, lui, tient en un geste : Dumars décide de ne pas prévenir sa hiérarchie, et confisque les téléphones de l’équipe. Dès lors, la question n’est plus “que vont-ils faire ?”, mais “qui va trahir, et à quel moment ?”.
Joe Carnahan n’arrive pas sur ce terrain par hasard. Son cinéma revient souvent à ce que j’appellerais des écosystèmes de pression : des groupes soudés, exposés à une contrainte, qui révèle la part de calcul, de panique ou d’opportunisme chez chacun. Lorsqu’il aborde la corruption policière, il sait que le sujet devient vite théorique si l’on se contente d’énoncer “le système est pourri”. Son approche est plus physique : il s’intéresse à la chaîne de petits renoncements, aux arrangements minuscules, aux décisions prises dans le bruit, la fatigue, l’urgence.
Ici, particularité décisive : l’histoire s’ancre dans des événements réels, et le film a bénéficié du regard d’un conseiller technique, Chris Casiano, qui a été témoin direct de ce “rip” (un coup de filet, un détournement, selon les angles). Cette présence change la texture du récit : on n’est plus uniquement dans l’imaginaire du polar, mais dans un dialogue constant entre ce qui paraît invraisemblable et ce qui, pourtant, s’est bel et bien produit.
Ce que Carnahan raconte à propos de l’affaire réelle a quelque chose d’assez délicieux pour un cinéphile : ce sont des détails qu’un scénariste pourrait hésiter à écrire, de peur qu’on ne les juge “trop”. Or, précisément, ils ont existé. Compter l’argent, par exemple, n’est pas un simple montage de billets qui défilent : dans la réalité, l’opération aurait pris 42 heures. Cette durée n’est pas un gadget factuel ; elle dit un monde. Elle implique l’épuisement, la surveillance, les procédures, les risques de “disparition” d’une liasse, la paranoïa qui se met à suinter des murs.
Autre élément saisissant : l’existence d’un lieu bancaire sous contrôle fédéral, un espace de transfert et de vérification qui, à l’écran, pourrait passer pour une invention de production designer. Dans le réel, il y aurait eu un dispositif presque théâtral : un homme au clipboard, six agents armés, et même l’évacuation de deux policiers “mis de côté” — jusqu’à l’image, très contemporaine, de les renvoyer via des VTC. Le cinéma adore ces signes parce qu’ils condensent une époque : la bureaucratie armée, la sécurité comme décor, et la banalité logistique au service d’une somme délirante.
Enfin, le détail le plus “cinéma” de tous : le recours à un immense compteur électronique sur deux niveaux, avec un affichage qui confirme le total et un document qui répète la même somme. Ce genre de preuve, habituellement, se met en scène pour convaincre le spectateur ; ici, elle aurait été vécue comme un moment de sidération réelle. Et c’est là que le film trouve son carburant : quand la preuve devient un événement dramatique.
À partir de ces balises factuelles, Carnahan admet avoir dû “fabriquer le reste”. Ce n’est pas un aveu de trahison, plutôt une clarification : le réel fournit des points d’ancrage, mais rarement une narration au sens cinématographique. Il faut ensuite construire les “petits mécanismes” qui font qu’une situation se referme sur les personnages, comme dans une machine à la Rube Goldberg : un enchaînement d’actions et de réactions, parfois disproportionné, mais implacable.
Ce choix soulève une question intéressante : jusqu’où une fiction peut-elle s’autoriser à amplifier sans dénaturer ? La réponse tient souvent à l’honnêteté de la mise en scène. Si le film fait sentir la pression — celle de la hiérarchie, des collègues, des procédures, des gangs, de l’ego — l’exagération devient une manière de rendre visible ce que le fait divers ne dit pas : l’impact psychologique, l’effet domino, la vitesse à laquelle une équipe peut se fissurer.
On sait néanmoins qu’une enquête a mené à des arrestations dans la réalité. Le reste demeure flou, difficile à documenter publiquement, ce qui explique aussi la liberté prise par le film : la fiction remplit les zones d’ombre, mais elle le fait à sa manière, en privilégiant le suspense et l’ambiguïté morale.
Ce que j’attends d’un film comme The Rip, ce n’est pas une reconstitution muséale. C’est une sensation de rythme : comment le montage organise l’information, comment la caméra décide de suivre un personnage plutôt qu’un autre, comment le son — sirènes lointaines, néons, ventilations — fabrique une atmosphère de décision sous contrainte.
Le cœur du film, à mon sens, réside dans une question typiquement cinématographique : comment filme-t-on l’instant où l’on comprend que l’autre pourrait basculer ? Ce moment n’est pas un dialogue explicatif. C’est un regard, une attente trop longue avant une réponse, une main qui hésite, un couloir plus vide qu’il ne devrait. Si Carnahan réussit, il transforme une situation de genre (le “magot trouvé”) en tragédie intimiste : le récit d’une confiance qui s’effondre image après image.
Le duo Damon/Affleck fonctionne souvent parce qu’il sait faire sentir une fraternité sans la surligner. Dans un thriller policier, c’est précieux : la relation doit porter l’intrigue sans devenir un slogan. Ici, la dynamique repose sur une asymétrie : celui qui prend le contrôle (Dumars) et celui qui observe (Byrne) n’occupent pas le même cadre mental, ni le même cadre tout court. Le film a alors une opportunité : faire du découpage un révélateur moral.
Quand Dumars confisque les téléphones, le geste est autoritaire, mais il est aussi “rationnel” dans une logique contaminée : maîtriser l’information, ralentir les fuites, garder la main. Le cinéma policier adore ces décisions, parce qu’elles sont défendables… jusqu’à ce qu’elles ne le soient plus. Byrne, lui, devient la conscience inquiète, pas nécessairement “pure”, mais attentive aux conséquences. C’est dans cet entre-deux — ni héros ni salaud trop vite désignés — que le film peut gagner sa densité.
Les 20 millions ne sont pas seulement une somme. Ce sont un objet de mise en scène. Le cinéma sait filmer l’argent comme une matière : volume, poids, bruit des liasses, poussière, odeur supposée. Mais ce que la réalité ajoutait — ces 42 heures de comptage — dit autre chose : l’argent est aussi du temps. Du temps passé à vérifier, du temps exposé, du temps qui laisse aux pensées le loisir de se dégrader.
C’est une idée simple, mais puissante : plus vous restez longtemps en présence de la tentation, plus elle devient un personnage. Le suspense n’est plus “vont-ils se faire prendre ?”, mais “combien de temps tiendront-ils sans se réécrire une morale sur mesure ?”.
Depuis une quinzaine d’années, beaucoup de polars oscillent entre deux pôles : la procédure (le réel, les règles, la hiérarchie, la paperasse) et la paranoïa (les loyautés mouvantes, la rumeur, le soupçon). The Rip semble vouloir tenir les deux. C’est souvent un équilibre difficile, surtout sur une plateforme où le thriller doit “accrocher” tout de suite. Mais lorsque cela fonctionne, la procédure sert de cage : elle rend l’écart plus dangereux, le mensonge plus compliqué, et la chute plus logique.
À ce titre, la question de “ce qui est vrai” dans le film devient secondaire par rapport à “ce que le film fait ressentir de vrai”. Les meilleurs polars inspirés du réel ne sont pas ceux qui recopient, mais ceux qui reproduisent une texture d’époque : une façon de parler, de s’habiller, de se déplacer, de couvrir une décision par une autre décision.
Le cinéma contemporain aime les passages secrets, les connexions discrètes, les clins d’œil qui n’appartiennent qu’aux spectateurs attentifs. Cette culture du détail peut être ludique (on pense à certaines références glissées d’un film à l’autre), mais elle dit aussi quelque chose de notre rapport aux récits : on cherche des signes, des indices, des ponts. Pour ceux que cette mécanique amuse, l’idée même de la référence cachée comme “seconde lecture” se retrouve dans des analyses du jeu de citation au sein des franchises, par exemple ici : https://www.nrmagazine.com/le-realisateur-de-the-last-jedi-glisse-une-reference-subtile-a-star-wars-dans-knives-out-3/.
À l’inverse, d’autres cinéastes travaillent la provocation non pas par le clin d’œil, mais par le frottement : un humour sec, une mise en scène qui refuse la consolation, des dispositifs qui divisent. Lire des parcours qui embrassent la controverse aide parfois à comprendre pourquoi un polar “grand public” choisit, lui, la lisibilité et la tension plutôt que le dérèglement. Sur ce point, un détour par des approches plus radicales peut être éclairant : https://www.nrmagazine.com/quentin-dupieux-oeuvres-controverses/.
Enfin, il ne faut jamais sous-estimer à quel point une bande-son construit la morale d’un thriller : elle peut rendre une action “héroïque”, ou au contraire la teinter d’ironie, de deuil, de malaise. Sur les œuvres récentes, l’attention portée aux musiques originales — et à leur circulation hors écran — dit beaucoup de nos habitudes d’écoute et de relecture émotionnelle : https://www.nrmagazine.com/la-bande-son-originale-de-la-serie-heated-rivalry-enfin-disponible-pour-nous-envouter/.
Quand un film revendique une inspiration “réelle”, on attend souvent une certaine rugosité. Mais le réalisme n’est pas qu’une affaire de décors ou de jargon : c’est aussi une question de corps, de vulnérabilité, de limites. Les débats autour de ce qui est montré (et comment) traversent tous les genres. Même dans un polar, la frontière est fine entre intensité et exhibition, entre tension et complaisance. Sur un tout autre terrain, certaines prises de parole d’acteurs et d’actrices autour de la représentation de l’intime rappellent à quel point la mise en scène engage une éthique : https://www.nrmagazine.com/lea-seydoux-reflexions-scenes-sexe/.
Et si l’on élargit encore, la culture des “liens” et des continuités — ce besoin de raccorder les récits, d’expliquer les origines, de bâtir des passerelles — ne concerne pas que les sagas. Elle imprègne aussi notre manière d’interpréter une histoire “tirée de faits réels” : on veut savoir d’où vient chaque élément, ce qui relie quoi, ce qui est prouvé, ce qui est supposé. Cette obsession du raccord, on la retrouve évidemment dans la science-fiction contemporaine, qui vit de filiations et de retcons assumés : https://www.nrmagazine.com/alien-romulus-prometheus-lien/.
Lorsqu’un réalisateur affirme qu’une scène “trop folle” est pourtant vraie, il ne fait pas qu’ajouter une anecdote. Il reconfigure la réception. Tout à coup, le spectateur ne regarde plus seulement une intrigue, il observe une limite : celle entre procédure et chaos, entre organisation et improvisation, entre l’État et ses zones d’ombre.
Dans The Rip, les vérités les plus troublantes ne sont donc pas forcément celles qui “révèlent” un grand secret ; ce sont celles qui rappellent que le réel, parfois, écrit déjà comme un scénariste. Un compteur géant, une attente interminable, une logistique quasi absurde autour d’une somme obscène : ces éléments ont la précision des choses vues. Le reste, Carnahan le construit comme on construit un thriller efficace : en organisant la méfiance, en distribuant les angles morts, en faisant du soupçon une lumière qui change la forme des visages.
La question que le film laisse en suspens — et qui mérite d’accompagner le visionnage — n’est pas seulement “qui va voler qui ?”. C’est plutôt : à partir de quel moment une institution, un groupe, une amitié, se met à considérer l’impensable comme une option raisonnable ?
Passionné de cinéma depuis toujours, je consacre une grande partie de mon temps libre à la réalisation de courts métrages. À 43 ans, cette passion est devenue une véritable source d’inspiration et de créativité dans ma vie.