On a tous déjà vu un studio laisser filer un film dans la nature, comme s’il s’agissait d’un caillou un peu trop poli pour mériter une vraie campagne. Avec The Iron Giant en 1999, Warner Bros. a presque réussi ce petit sabotage à ciel ouvert.

Le long métrage de Brad Bird sort en août 1999, au moment où Hollywood range ses jouets les plus bruyants et prépare déjà la rentrée. Le film ne bénéficie que d’une promotion famélique, avec un unique teaser poster selon Bird, et démarre à 5,7 millions de dollars de recettes lors de son premier week-end aux États-Unis. À l’époque, le studio semble encore digérer le semi-ratage de Quest for Camelot (1998), autre tentative d’animation maison qui n’a pas exactement fait trembler le box-office. Résultat : The Iron Giant arrive presque en catimini, avant de se construire une réputation en vidéo et en télévision, jusqu’à devenir l’un des films d’animation les plus aimés de sa génération. Le film a d’abord été traité comme une sortie de fin de saison ; il est devenu un totem.

Et derrière ce destin de rescapé, il y a une origine littéraire beaucoup plus maligne qu’on ne le croit. Le film s’inspire de The Iron Man, roman pour enfants publié en 1968 par Ted Hughes, poète majeur devenu plus tard Poet Laureate du Royaume-Uni. Oui, le même Hughes qui, dans le livre, raconte l’histoire du géant de fer depuis son point de vue à lui. Pas depuis celui du petit garçon, pas depuis celui des adultes paniqués, mais depuis la carcasse tombée du ciel. Déjà, ça dit tout : on n’est pas dans le simple récit d’aventure, on est dans une fable sur l’altérité, la peur et la possibilité d’un lien. Et ça, Brad Bird l’a compris mieux que personne.

Un robot, un gosse, et toute la paranoïa de l’Amérique en embuscade

Dans le film, l’action se situe à l’automne 1957, dans la petite ville fictive de Rockwell, dans le Maine. L’époque n’est pas choisie au hasard : Spoutnik vient d’être lancé, la guerre froide imprime sa grimace sur chaque conversation, et l’Amérique commence à voir des menaces soviétiques partout, y compris dans les buissons. Le géant, doublé par Vin Diesel, est une machine de guerre amnésique, affamée de métal, mais aussi d’une douceur presque embarrassante. Face à lui, Hogarth Hughes, gamin solitaire et féru de science-fiction, joue le rôle du premier spectateur : celui qui regarde le monstre et comprend avant tout le monde qu’il n’en est peut-être pas un. Le cœur du film, c’est cette idée très simple et très belle : la peur fabrique des armes, mais l’attention fabrique des êtres.

Le roman de Ted Hughes suit une logique plus dépouillée, plus étrange aussi. Le géant y tombe du ciel, ramasse ses morceaux, mange du métal, rencontre Hogarth, puis se retrouve enterré vivant par le garçon. Mais là où le film de Bird bifurque vers le thriller politique avec Kent Mansley, agent fédéral anti-communiste obsédé par l’idée de neutraliser la créature, le livre prend une tournure quasi mythologique. Le géant finit par affronter un dragon venu de l’espace en Australie, avant d’imposer une paix planétaire par la force d’une chanson magique. C’est plus étrange, plus frontalement allégorique, presque enfantin dans sa logique de conte. Le film, lui, resserre le propos et gagne en tension. Moins de déraillage cosmique, plus de nerfs. Pas idiot, le garçon.

Affiche de Le Géant de fer
Affiche de Le Géant de fer

Du livre au mythe : quand l’adaptation fait mieux que la copie

En réalité, The Iron Giant ne se contente pas d’adapter The Iron Man ; il le réoriente. Le roman de Hughes est bref, presque esquissé, et Bird en tire une matière dramatique plus ample, plus émotionnelle, plus américaine aussi dans sa manière de lier SF, banlieue, paranoïa et pacifisme. Là où le livre regarde le géant comme une figure de conte, le film le transforme en miroir des fantasmes de destruction de la fin des années 1950. On y entend la hantise nucléaire, la peur de l’invasion, le réflexe de l’armement, tout ce qui fait de la créature une arme avant de la faire devenir un personnage. En somme, Bird ne trahit pas Hughes : il lui donne du muscle, du contexte et une vraie colonne vertébrale dramatique.

Et puis il y a ce détail délicieux : Pete Townshend, membre de The Who, a composé en 1989 un album concept inspiré de The Iron Man, avant de participer comme producteur au film de Bird. On adore quand les trajectoires se croisent comme ça, avec un petit air de hasard qui n’en est jamais tout à fait un. Hughes, Townshend, Bird : trois époques, trois médiums, une même obsession pour la machine, la tendresse et le désastre évité de justesse. La rédaction, elle, appelle ça une bonne chaîne de transmission. D’autres diraient une belle manière de passer le flambeau sans finir en poussière de studio.

Le géant, les studios et la belle affaire du culte tardif

Le cas The Iron Giant dit aussi quelque chose de la machine hollywoodienne de l’époque. À la fin des années 1990, l’animation n’est plus seulement l’affaire de Disney : elle devient un terrain de bataille où chaque studio veut sa poule aux œufs d’or, son fer de lance, son petit miracle rentable. Sauf que Warner Bros. n’a pas toujours su quoi faire de ses bijoux. Le film de Bird, produit avec une ambition artistique évidente, n’a pas reçu l’armure marketing qu’il méritait. Et pourtant, son échec relatif en salles n’a pas empêché son triomphe culturel. C’est même l’inverse : son statut de chef-d’œuvre s’est construit dans le temps, par le bouche-à-oreille, la vidéo, les rediffusions, la mémoire des spectateurs. Le genre de revanche qui fait toujours un peu plaisir, avouons-le.

Brad Bird, lui, n’a pas tardé à transformer l’essai. Après The Iron Giant, il enchaîne avec Les Indestructibles (The Incredibles, 2004), Ratatouille (2007) et Mission: Impossible – Ghost Protocol (2011), confirmant qu’il sait aussi bien manier le grand spectacle que la précision émotionnelle. Ce qui frappe, rétrospectivement, c’est que son premier grand film contient déjà tout : le goût du mouvement, l’obsession de la famille choisie, la méfiance envers les institutions, le sens du gag qui tombe pile, et cette foi un peu folle dans la possibilité d’un héroïsme sans brutalité. Le géant de fer n’était pas seulement un personnage : c’était déjà la signature Bird.

Et si le film continue de hanter les cinéphiles, c’est peut-être parce qu’il a compris avant beaucoup d’autres que la science-fiction la plus touchante n’est pas celle qui empile les concepts, mais celle qui regarde un enfant tendre la main à une machine conçue pour tuer. Le reste, franchement, c’est du bruit de ferraille. Ou presque.

Bande-annonce VF de Le Géant de fer

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