On croit toujours que Le Bon, la Brute et le Truand a été avalé par l’Ouest américain. En réalité, Sergio Leone a fabriqué son Far West à coups de poussière espagnole, de studios romains et d’un sens du cadre qui a rendu l’arnaque plus vraie que nature.

Sorti en 1966, ce troisième volet de la trilogie du dollar dure près de trois heures et reste l’un des grands cailloux dans la chaussure du western classique. Réalisé par Sergio Leone, écrit avec Luciano Vincenzoni et Agenore Incrocci, porté par Clint Eastwood, Lee Van Cleef et Eli Wallach, le film a déplacé le centre de gravité du genre : moins de morale, plus de sueur, plus de visages, plus de temps mort tendu comme une corde. Et surtout, un tournage éclaté entre l’Espagne, l’Italie et même un passage par le Mexique, parce qu’à Hollywood on aime bien faire semblant, mais Leone, lui, faisait mieux : il transformait le faux en mythe. Le décor n’est pas un simple arrière-plan, c’est déjà du récit.

À l’époque, le western italien a déjà trouvé sa formule miracle : budgets plus serrés que ceux des mastodontes américains, tournages en Europe du Sud, doublage international et paysages qui ressemblent assez au désert pour qu’on n’aille pas chipoter. Le film s’inscrit dans cette logique industrielle, mais la dépasse par la mise en scène. Leone, avec son chef opérateur Tonino Delli Colli et son décorateur Carlo Simi, ne se contente pas de “trouver” des lieux : il les compose, les cadre, les réinvente. D’où cette impression bizarre, encore aujourd’hui, qu’on connaît ces collines, ces ravins, ces gares et ces cimetières alors qu’on n’y a jamais mis les pieds. Le Far West de Leone est un mensonge géographique, mais une vérité de cinéma.

Et c’est précisément là que le film devient passionnant : ses lieux de tournage racontent autant la fabrication du western spaghetti que le film lui-même.

Espagne : le désert qui a pris le flingue

La majorité du tournage a eu lieu en Espagne, et pas dans un seul coin perdu mais dans plusieurs provinces, de Burgos au nord jusqu’à Almería et Grenade au sud. Ce morcellement n’a rien d’anecdotique : il permet à Leone de faire circuler ses personnages dans un espace immense tout en restant dans un périmètre de production raisonnable. Le film exploite notamment le désert de Tabernas, en Almería, déjà familier de Leone puisqu’il y avait filmé des passages de Pour une poignée de dollars et Et pour quelques dollars de plus. Ce désert est devenu une sorte de poule aux œufs d’or du western européen, parce qu’il offrait ce qu’Hollywood voulait sans l’avoir sous la main : la sécheresse, l’isolement, la lumière qui écrase tout.

On y a aussi tourné la fameuse scène du pont dynamité, l’un des morceaux de bravoure du film. Le plan a même dû être refait, ce qui dit assez bien la démesure artisanale de l’entreprise : on ne parle pas d’un simple raccord de production, mais d’un vrai ballet d’explosifs, de figurants et de machinerie militaire. Le parc naturel de Cabo de Gata-Níjar, en Almería, a servi à cette séquence, et le résultat a cette texture particulière des grands films de guerre ou de western italiens : ça sent la poussière, la ferraille et le bricolage de génie. Chez Leone, le paysage ne sert pas le spectacle, il le fabrique.

Affiche de Le Bon, la Brute et le Truand
Affiche de Le Bon, la Brute et le Truand

Rome, ou l’atelier où tout a commencé

La première rencontre entre Blondin et Tuco, avec son petit numéro de combine et de trahison en boucle, a été tournée à Cinecittà, à Rome. Ce n’est pas un détail décoratif : c’est le cœur industriel du cinéma italien, ce studio fondé en 1937 sous Mussolini, avec toute l’ambiguïté historique que ça traîne encore derrière lui. Cinecittà reste l’un des plus grands studios d’Europe, et Leone y a trouvé l’espace idéal pour fabriquer une ville de western de carton-pâte, parfaitement crédible parce qu’elle est filmée avec la rigueur d’un duel au couteau. La scène fonctionne comme une miniature du film entier : alliance provisoire, trahison, relance, et ce petit sourire de Clint Eastwood qui vaut tous les dialogues du monde. Leone tourne à Cinecittà comme un faussaire de luxe : il signe chaque mensonge à la main.

Ce passage romain dit aussi quelque chose de la méthode du réalisateur. Là où d’autres auraient cherché l’authenticité documentaire, lui cherchait la justesse plastique. Le western n’est pas une carte postale du réel, c’est une machine à fantasmes, et Cinecittà lui offrait l’atelier parfait. On comprend mieux pourquoi les visages y sont si sculptés, pourquoi les silences y ont du poids, pourquoi chaque entrée dans le cadre ressemble à une apparition. Le studio n’efface pas le film, il l’augmente.

Le Mexique en appoint, pour faire bonne mesure

Une partie du film aurait aussi été tournée au Mexique, notamment à Durango City, sur la Plaza de los Fundadores, pour la scène où Tuco retrouve son frère Pablo, devenu prêtre. Là encore, le choix du lieu n’est pas seulement pratique : il ajoute une couche de vérité à un film qui joue constamment avec les frontières, les identités et les appartenances. Le personnage de Tuco, incarné par Eli Wallach, est déjà une créature de passage, à moitié clown, à moitié prédateur, et cette séquence familiale lui donne une profondeur inattendue. Le Mexique n’est pas ici un décor exotique de plus ; il sert à ancrer le récit dans une géographie morale, celle d’un homme qui a quitté sa famille comme il a quitté toute idée de stabilité. Le western de Leone parle de territoires, mais il parle surtout de déracinement.

Sad Hill, le faux cimetière devenu vrai lieu de pèlerinage

Le sommet du film, son dernier duel à trois, se déroule dans le cimetière de Sad Hill. Sauf que ce cimetière n’existait pas : il a été construit pour le film dans la vallée de Mirandilla, dans la province de Burgos, sous la direction de Carlo Simi. La production espagnole a même bénéficié de l’aide de l’armée, et l’ensemble aurait compté environ 5 000 pierres tombales factices. Rien que ça. Le résultat est l’un des décors les plus célèbres de l’histoire du cinéma, avec ses cercles concentriques qui transforment le duel final en rite païen, presque abstrait. On n’est plus dans le western, on est dans une liturgie du face-à-face. Sad Hill n’est pas un décor : c’est une idée de la mort mise en architecture.

Le plus beau, c’est que ce faux cimetière a fini par devenir vrai dans l’imaginaire collectif. Reconstruit en 2015, il est aujourd’hui un lieu de visite, et le documentaire Sad Hill Unearthed a raconté cette résurrection en 2017. Voilà le genre de boucle que le cinéma adore : un décor inventé pour un film devient un lieu réel de mémoire, puis un objet de culte touristique, puis une preuve supplémentaire que Leone avait vu juste. On peut toujours discuter des frontières, des cartes et des pays ; face à Le Bon, la Brute et le Truand, on finit surtout par admettre qu’un film peut redessiner le monde à sa façon. Et ça, franchement, c’est pas rien.

Bande-annonce VF de Le Bon, la Brute et le Truand

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