On croit connaître les Jawas comme on connaît un vieux meuble de Tatooine : silhouettes encapuchonnées, langage crissant, Sandcrawler et basta. Sauf qu’à l’origine, George Lucas avait prévu de leur offrir un vrai foyer, et cette petite scène coupée aurait pu changer tout leur statut dans la galaxie.
Le sujet n’a rien d’anecdotique. Dans l’orbite de Star Wars, chaque idée abandonnée raconte autant que les images conservées, surtout dans le premier film de 1977, tourné sous la pression d’un calendrier serré, d’un budget surveillé à la loupe et d’une production qui n’avait pas encore la stature industrielle qu’on associe aujourd’hui à la franchise. À l’époque, Lucas parle déjà comme un démiurge en train de bricoler son Olympe à coups de bouts de ficelle, de repérages en Tunisie et de coupes franches. Le décor existe, l’intention aussi, mais la logistique lui met un bon coup de frein. Et c’est souvent là que Star Wars devient le plus intéressant : quand le mythe se fabrique à l’économie.
Dans un entretien accordé à Rolling Stone en 1977, George Lucas explique qu’il avait imaginé une séquence dans laquelle on découvrirait le village des Jawas, ces récupérateurs du désert relégués à une existence misérable. Le tournage en Tunisie avait bien repéré un lieu qui collait à l’idée, mais trop éloigné pour rester tenable dans le planning. Lucas résume lui-même le problème en évoquant une question de budget et de distance, avec cette franchise de producteur qui sait qu’un beau concept ne paie pas le carburant. Le lieu en question ressemble fort à Ksar Ouled Soltane, un grenier fortifié du sud tunisien souvent photographié pour son allure presque extraterrestre. On comprend l’envie, franchement : le décor a tout d’un village de hobbits passés au filtre du soleil de plomb.
Le Jawa, ce petit nomade qui aurait pu avoir une adresse
Le vrai basculement est là. Si cette scène avait été tournée, les Jawas n’auraient plus seulement été des nomades de passage, coincés entre la récupération de droïdes et le hors-champ du récit principal. Ils auraient eu une géographie, une sociologie, peut-être même une culture de la débrouille plus nettement définie. Or, dans le film sorti en 1977, leur Sandcrawler fonctionne comme véhicule et habitat mobile, ce qui les inscrit dans une logique de déplacement permanent. Le village, lui, aurait fixé les choses, et avec elles une autre lecture de cette espèce : moins errante, plus enracinée, moins énigmatique. En clair, Lucas a laissé les Jawas flotter dans le mythe au lieu de les clouer à un plan de coupe.
Ce choix a des conséquences méta assez savoureuses. Star Wars adore faire croire que tout son monde est déjà là, complet, cohérent, millimétré. Mais la vérité, c’est qu’une partie de cette cohérence tient à des absences bien gérées. Les préquelles, les séries, les jeux vidéo et tout l’univers étendu ont ensuite comblé les trous, comme si la machine à fantasmes ne supportait pas le vide. Les Jawas, par exemple, ont fini par être davantage explorés ailleurs, mais leur première apparition garde ce parfum de mystère bricolé. Et c’est peut-être pour ça qu’ils fonctionnent si bien : parce qu’on ne sait jamais complètement s’ils relèvent du folklore, du gag visuel ou d’une vraie civilisation du rebut.

De THX 1138 à Tatooine, le recyclage comme art majeur
Lucas précise aussi, toujours dans cet entretien de Rolling Stone, que les Jawas ne viennent pas d’un modèle réel, mais d’un souvenir de THX 1138 : les habitants en coquilles, les petites créatures souterraines, l’idée de gens réduits à des formes de survie presque abstraites. Le cinéaste relie même les Wookiees à cette même matrice. Là encore, on voit bien sa méthode : moins l’ethnographie que la réinvention, moins la fidélité au monde que la construction d’une mythologie personnelle. Ce n’est pas un défaut, c’est même la grande force de Star Wars. Lucas ne cherche pas l’authenticité au sens documentaire ; il cherche une évidence visuelle et sonore. Le langage jawa, d’ailleurs, sera façonné par Ben Burtt, pas par une grammaire exotique importée de quelque manuel de linguistique intergalactique. Le cinéma de Lucas n’imite pas le réel, il fabrique du réel de remplacement.
Et c’est là que la scène coupée prend une valeur presque politique dans l’histoire de la saga. En laissant de côté le village, Lucas évite de transformer les Jawas en peuple trop lisible. Il garde leur part de bizarrerie, leur statut de silhouettes de bord de route, leur fonction de rouages dans une économie de récupération qui dit beaucoup du désert de Tatooine. On peut toujours rêver du plan perdu, évidemment, mais le film y gagne peut-être en force de suggestion. Le détail aurait été joli, sans doute ; le manque, lui, a fait carrière.
Le fantôme du plan perdu
Avec le recul, cette coupe raconte aussi quelque chose de très hollywoodien avant l’heure : les grands récits naissent souvent d’un renoncement. Un décor trop loin, une journée de tournage impossible, et voilà une civilisation entière qui change de nature dans l’imaginaire collectif. C’est presque trop beau. Dans la grande saga des décisions de production, celle-ci n’a rien d’un accident mineur ; elle montre comment un simple arbitrage logistique peut modeler la mythologie d’une franchise devenue, depuis, une poule aux œufs d’or planétaire. On parle ici d’un univers qui a muté en empire industriel, avec ses suites, ses séries, ses spin off, ses relectures et ses créatures miniatures à gogo. Parfois, le canon tient à un trajet en voiture de cinq heures et demie.
Alors oui, on peut imaginer ces Jawas dans leur village, en train de vivre une vie de récupérateurs sédentaires, quelque part entre le bidonville et le conte pour enfants mal luné. Mais ce qui a survécu, c’est mieux : une espèce insaisissable, à mi-chemin entre le folklore de science-fiction et le masque de carnaval. Et c’est peut-être pour ça qu’on continue d’en parler, presque cinquante ans plus tard, comme d’une énigme minuscule mais tenace. Les grands mythes, au fond, adorent les petits ratés. Ils s’en nourrissent. Ils en font des légendes. Et puis ils repartent dans le désert, sans demander leur reste.
Bande-annonce VF de La Guerre des étoiles
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




