Bhagat Singh n’a pas fini d’être récupéré, célébré, réécrit, brandi comme étendard. Cette fois, c’est une série en développement chez Collective Studios qui s’en empare, et l’on sent bien l’ambition : sortir le martyr du cadre poussiéreux du biopic scolaire pour en faire une machine dramatique à la hauteur du mythe.
Pour ceux qui n’ont pas passé leurs soirées à écumer les archives du cinéma indien, Bhagat Singh reste l’un des visages les plus puissants de la lutte anticoloniale. Né en 1907, exécuté en 1931 à l’âge de 23 ans, il appartient à cette catégorie de figures dont la postérité déborde largement la biographie. En Inde, son nom circule depuis des décennies dans les manuels, les discours politiques, les chansons, les films, les affiches, les slogans. Autrement dit, un personnage déjà saturé d’images, de légendes et de récupérations. Pas exactement le terrain idéal pour un récit tiède. Et pourtant, c’est précisément là que le projet devient intéressant : comment raconter encore Bhagat Singh sans se contenter de le sanctifier ? La vraie question n’est pas de savoir s’il mérite une série, mais si la série mérite Bhagat Singh.
Le projet est développé au sein de Historyverse, la bannière historique de Collective Studios, en association avec Hathiramani Commercial Ventures. Il est aussi co-produit par l’investisseur et entrepreneur Manish Hathiramani, qui signe ici ses débuts comme producteur. Rien que ça dit déjà quelque chose du moment industriel : les plateformes et les studios cherchent des figures nationales fortes, immédiatement identifiables, capables de porter un récit de prestige tout en promettant une audience large. Le biopic, ou sa version sérialisée, reste une poule aux œufs d’or dès qu’il touche à une mémoire collective suffisamment puissante. On vend du patrimoine, du drame, du souffle politique, et si possible un peu de ferveur en prime. Le cocktail est connu. La difficulté, elle, commence après le pitch.
Le héros, le mythe et le piège à éviter
Bhagat Singh a déjà connu plusieurs incarnations à l’écran, ce qui complique tout. Dès qu’un personnage historique a été filmé, re-filmé, citée, rejoué, il entre dans une zone de friction entre la vérité documentaire et la statue commémorative. Le risque, avec une série de plus, serait de ressortir le grand costume de l’Histoire officielle, celui qui écrase les contradictions au profit d’une iconographie propre sur elle. Or Bhagat Singh n’est pas seulement un nom de rue ou un portrait au mur. C’est aussi un jeune homme pris dans une radicalisation politique, un intellectuel révolutionnaire, une figure de rupture qui a choisi l’action directe contre l’Empire britannique. Bref, un personnage qui supporte mal la mousse décorative. S’il y a une bonne série à faire sur lui, elle doit gratter la peinture.
Le format sériel peut pourtant lui rendre service. Là où le long métrage biographique a souvent tendance à compresser l’existence en deux heures de glorification, la série autorise les bifurcations, les réseaux, les tensions idéologiques, les alliances, les désaccords, les zones grises. Bhagat Singh n’existe pas seul dans le vide : il appartient à un moment d’ébullition politique où les luttes anticoloniales se croisent avec les débats sur la violence révolutionnaire, la place de la jeunesse, la fabrication des martyrs et la circulation des idées. Si Collective Studios joue le jeu, on peut enfin sortir du simple récit de l’exécution héroïque pour entrer dans la fabrique d’un symbole. Et là, on touche à quelque chose de plus intéressant qu’un hommage bien repassé.

Historyverse, ou la mémoire en mode franchise
Le nom même de Historyverse dit beaucoup de l’époque. On ne vend plus seulement des histoires vraies, on bâtit des ensembles, des lignes éditoriales, des univers historiques qui doivent pouvoir se décliner, se prolonger, se reconnaître d’un projet à l’autre. C’est la logique des franchises appliquée au passé : on ne se contente plus d’un récit, on cherche une continuité de marque. Le procédé peut faire lever un sourcil, et à raison. Quand l’histoire devient un territoire de propriété intellectuelle, il faut rester vigilant. Mais il serait un peu malhonnête de faire comme si le cinéma n’avait jamais recyclé ses héros nationaux en produits de prestige. Il le fait depuis longtemps, avec plus ou moins de panache, plus ou moins de bonne foi.
Dans ce contexte, l’arrivée de Manish Hathiramani comme producteur débutant attire aussi l’attention. Les débuts de producteurs venus du monde des affaires ne garantissent rien, sinon une chose : une volonté d’exister dans le jeu culturel avec un objet à forte visibilité. Et Bhagat Singh, sur ce terrain, n’est pas un pari discret. C’est un nom qui porte, qui claque, qui polarise. En Inde, toucher à une telle figure, c’est forcément entrer dans un champ miné par les attentes politiques, les sensibilités régionales, les usages mémoriels et les querelles d’interprétation. Autrement dit, le moindre faux pas peut vite ressembler à un tir dans le pied. Le projet a donc tout intérêt à choisir la nuance plutôt que le bronze.
Le biopic n’a plus le luxe d’être sage
Ce qui rend cette annonce plus excitante qu’un simple communiqué de développement, c’est le moment où elle arrive. Le public mondial accepte de plus en plus les récits historiques non comme des monuments figés, mais comme des drames traversés par des conflits de regard. Les séries ont pris le pouvoir sur ce terrain parce qu’elles savent étirer le temps, laisser respirer les contradictions, faire exister les seconds rôles et les contextes. Bhagat Singh, s’il est traité avec un minimum d’intelligence, peut devenir autre chose qu’un totem : un personnage de chair, de colère, d’idéologie, avec ses angles morts et ses fulgurances. C’est là que la série peut dépasser le simple devoir de mémoire pour devenir un objet de cinéma au sens fort, c’est-à-dire une mise en forme du trouble.
Évidemment, tout cela dépendra de l’écriture, du casting, de la mise en scène, du budget de production et de la capacité du projet à ne pas se contenter de l’illustration historique. On a vu trop de fresques se casser les dents sur leur propre révérence. Mais l’idée de départ a du nerf : prendre une figure déjà mythifiée et tenter d’en faire un récit vivant, pas une procession. S’il y a un endroit où la série peut encore mordre, c’est bien là. Bhagat Singh mérite mieux qu’un piédestal. Il mérite du conflit, du rythme, de la poussière, du doute. Le reste, franchement, on le connaît déjà par cœur. Et un héros qu’on connaît par cœur, soit on le réveille, soit on l’embaume.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




