En 1974, Thunderbolt and Lightfoot a tout du film de casse sympathique qui se regarde les mains dans les poches. Sauf qu’entre Clint Eastwood, Jeff Bridges et Michael Cimino, le vrai braquage se joue surtout derrière la caméra.
Le film arrive à un moment charnière de l’histoire d’Eastwood. À la fin des années 1960, l’acteur cherche encore à verrouiller son statut de star américaine après avoir explosé en Europe avec la trilogie des Dollars de Sergio Leone. Hang ’Em High en 1968, premier film produit par sa société Malpaso, lui ouvre enfin les portes du box-office domestique. Puis tout s’accélère : Dirty Harry en 1971, Play Misty for Me la même année, High Plains Drifter en 1973, Magnum Force en 1973 aussi. À ce stade, Eastwood n’est plus seulement un visage, c’est une machine de guerre industrielle, un demi-dieu du box-office qui sait déjà où il met les pieds. Et quand un tel type débarque sur un tournage, le mot “débutant” prend vite une saveur un peu amère pour tout le monde.
En face, Michael Cimino n’est encore qu’un nom de scénariste et de réalisateur en devenir. Il a coécrit Magnum Force avant de décrocher ici son premier long métrage, avec un script pensé pour Eastwood. Le problème, c’est qu’en 1974, Eastwood n’est pas du genre à laisser gentiment le volant. Le film porte bien la signature de Cimino, mais il respire surtout la manière Eastwood : sèche, pragmatique, et jamais très loin du contrôle total.
Un casse, deux paumés, et l’Amérique qui déraille
Le point de départ est simple comme un hold-up de comptoir : John “Thunderbolt” Doherty, braqueur en cavale, croise la route de “Lightfoot”, petit voleur de voitures joué par Jeff Bridges. Ensemble, ils glissent vers une nouvelle combine qui mêle cambriolage, cavale et vieux comptes à régler. Sur le papier, on a un film de gangsters. Dans les faits, Thunderbolt and Lightfoot joue une partition plus bancale, plus mélancolique, presque plus sale que son emballage ne le laisse croire.
C’est là que le film devient intéressant. Cimino n’a pas encore la démesure de The Deer Hunter ni le naufrage mythologique de Heaven’s Gate, mais on voit déjà poindre son goût pour les trajectoires d’hommes condamnés à courir après une idée de liberté qui leur file entre les doigts. Le récit avance par à-coups, entre comédie de potes, film de route et polar de braquage. Ce mélange donne un objet bizarre, parfois léger, parfois brutal, jamais tout à fait stable. Et c’est précisément pour ça qu’on y revient.
Jeff Bridges, lui, apporte une énergie presque insolente. Il n’est pas encore le monument qu’il deviendra, mais il a déjà ce mélange de souplesse, d’ironie et de fragilité qui lui permet de voler la vedette sans forcer. Sa nomination à l’Oscar du meilleur second rôle n’a rien d’un caprice de l’Académie : Lightfoot est le contrechamp parfait d’Eastwood, le garçon qui fait dérailler la gravité du patron. Le duo fonctionne parce qu’il repose sur un déséquilibre permanent.

Eastwood, patron de chantier
Autre valeur du film : sa fabrication raconte à elle seule une époque du cinéma américain. Avant que la Directors Guild of America n’encadre plus strictement les rapports entre vedettes et metteurs en scène, Eastwood pouvait encore “tenir” un réalisateur débutant à distance raisonnable. Il l’a fait ici, sans chichis et sans faux semblants. On peut appeler ça de la mainmise, ou plus poliment une façon de garder la ligne. Dans les deux cas, le résultat est clair : Thunderbolt and Lightfoot reste un film de star autant qu’un premier film de cinéaste.
Les chiffres, eux, parlent tout seuls. Budget estimé : 2,2 millions de dollars. Recettes au box-office : 21,7 millions. Pas mal pour un film de casse à l’ancienne, sans franchise à étendre, sans univers partagé à vendre au kilo, sans machine marketing qui tourne à plein régime. Le film a aussi conservé une belle réputation critique, avec 89 % d’avis favorables chez les critiques recensés par Rotten Tomatoes. Richard Brody, dans The New Yorker, y voyait un film de criminels sur la route qui bascule vers un braquage d’une précision redoutable ; Variety saluait les performances du casting ; Joe Clay, dans The Times, parlait d’un buddy movie à la fois léger et poignant. Bref, tout le monde a compris que sous ses airs de petit opus de seconde zone, le film avait du coffre.
Et puis il y a la postérité, toujours un peu vacharde. Cimino a fini par minimiser son propre rôle dans l’affaire, comme si ce premier essai n’avait pas encore la pleine mesure de son ambition. Eastwood, de son côté, n’a jamais vraiment caché qu’il ne portait pas The Deer Hunter dans son cœur. Entre les deux, on sent la vieille guerre des ego, celle qui fait les grands plateaux et les légendes un peu tordues. Au fond, Thunderbolt and Lightfoot est moins un film de braquage qu’un film sur qui tient la caisse.
Le retour du casse en version sans caisse
La bonne nouvelle, c’est que le film est aujourd’hui disponible gratuitement sur Tubi. Ce genre de remise en circulation fait toujours plaisir : on redécouvre un objet qu’on croyait rangé dans une case “Eastwood mineur”, alors qu’il mérite largement mieux que ça. Il y a là une énergie de cinéma américain des années 1970 qu’on ne fabrique plus vraiment de la même façon, cette période où les studios laissaient encore des films bancals, rugueux, parfois désaccordés, mais avec une vraie personnalité. Pas des produits lisses. Pas des produits sages. Des films qui sentent la gomme brûlée et la sueur froide.
Alors oui, Thunderbolt and Lightfoot n’est pas le sommet absolu de ses deux têtes d’affiche. Mais c’est justement ce qui le rend si plaisant : un film où Eastwood joue déjà au patron, où Bridges surgit comme un électron libre, et où Cimino apprend à ses dépens que diriger une star, ce n’est pas seulement cadrer un visage. C’est aussi encaisser le poids d’un type qui a déjà compris comment Hollywood fonctionne. Et ça, mine de rien, c’est un braquage autrement plus élégant que celui du coffre-fort.
Bande-annonce VF de Le Canardeur
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




