Giovanni Tortorici n’a pas attendu d’avoir un CV long comme le bras pour s’attaquer aux fantômes de l’adolescence italienne : après Diciannove, remarqué à Venise en 2024, il débarque à Locarno avec Ketticè, drame de passage à l’âge adulte situé à Palerme en 2012, et y glisse Monica Bellucci dans la peau d’une matrone aristocratique un peu à part. Oui, Bellucci en noble excentrique chez un cinéaste de 1990. Ça a déjà meilleure gueule qu’un énième produit calibré pour comité de lecture.
Pour situer la bête : Diciannove, premier long métrage de Tortorici, avait surgi dans la section Horizons de la Mostra de Venise avant de faire parler de lui comme l’une des petites secousses italiennes de la saison. Avec Ketticè, le réalisateur poursuit sa route en compétition au Festival de Locarno, ce qui dit déjà quelque chose de son positionnement. On n’est pas dans la comédie de vacances avec soleil doré et mandoline en fond sonore, mais dans un cinéma d’observation, de classe, de friction sociale, où l’adolescence sert moins de décor que de caisse de résonance. Et dans une Italie qui adore encore ses hiérarchies de façade, Palerme en 2012 n’est pas un simple cadre : c’est un terrain miné.
Le film, produit avec le concours de Luca Guadagnino, s’inscrit d’ailleurs dans une lignée assez logique. Guadagnino, c’est le passeur chic, le producteur qui sait flairer les cinéastes capables de faire du trouble avec du quotidien, du désir avec du décor, du malaise avec une conversation de salon. Son nom sur l’affiche ne garantit rien, évidemment, mais il donne à Tortorici un appui précieux pour faire exister un cinéma italien qui ne se contente pas de recycler ses gloires passées. Autrement dit, Ketticè n’arrive pas en touriste : il vient avec une petite ambition de classe.
Une matrone, des jeunes, et le vieux monde qui grince
La présence de Monica Bellucci intrigue moins par le simple effet de prestige que par ce qu’elle raconte du film. On parle ici de l’une des rares professionnelles au milieu d’un casting où dominent apparemment des visages moins identifiés, ce qui change tout dans l’équilibre d’un récit d’initiation. Bellucci, dans ce type de configuration, n’est pas juste une tête d’affiche venue faire joli dans le plan large : elle devient un aimant, une masse, un bloc de passé. Son image publique, forgée entre glamour, sensualité et autorité tranquille, se prête à merveille à une figure aristocratique légèrement décalée, presque hors du temps. Le genre de personnage qui n’entre pas dans une pièce : il y impose son époque.
Ce casting a aussi quelque chose de méta, et on aurait tort de faire semblant de ne pas le voir. Bellucci a longtemps incarné une certaine idée du cinéma européen de prestige, entre Italie, France et grands circuits internationaux, tandis que Tortorici appartient à une génération qui regarde ce patrimoine avec distance, sans révérence excessive. Le film semble donc jouer sur un frottement très fertile : d’un côté, une actrice-monument, de l’autre, un jeune cinéaste qui filme l’âge où l’on commence précisément à comprendre que les monuments tiennent souvent par habitude plus que par solidité. Ça sent la poussière noble, et pas seulement celle des beaux salons.

Locarno, ce petit laboratoire qui préfère les secousses aux tapis rouges
Le choix de Locarno n’est pas anodin. Le festival suisse a toujours aimé les films qui arrivent avec un peu de nerf, un peu d’angle, un peu de mauvaise humeur élégante. Là où d’autres événements jouent la carte de la vitrine, Locarno aime encore les œuvres en train de se fabriquer une identité. Pour un deuxième long métrage, c’est un terrain idéal : moins écrasant que Cannes, moins mondain que Venise, plus propice à la naissance d’une signature. Tortorici y présente donc un film qui doit confirmer que Diciannove n’était pas un coup de chance ni un joli malentendu.
Le contexte industriel compte aussi. Le cinéma italien contemporain vit depuis des années dans une tension permanente entre héritage prestigieux et fragilité économique, avec des auteurs qui doivent souvent composer avec des budgets serrés, des coproductions et une circulation internationale devenue indispensable. Dans ce paysage, faire exister un drame de formation situé dans la Sicile de 2012, avec une star comme Bellucci et l’ombre tutélaire de Guadagnino, relève presque de l’équilibrisme. Il faut du flair, du réseau et un minimum de culot. Bref, pas vraiment le moment d’être mou du genou.
Palermo 2012, ou le moment où l’enfance perd ses clés
Le cadre temporel de Ketticè mérite qu’on s’y arrête. 2012, ce n’est pas si lointain, mais assez pour que le film puisse déjà travailler une forme de mémoire récente, sans tomber dans le piège du reconstitutionnisme fétichiste. On est dans un monde où les hiérarchies sociales, les codes familiaux et les distinctions de classe existent encore très fort, mais où les jeunes personnages commencent à sentir que ce vieux théâtre ne tient plus qu’à des ficelles usées. C’est souvent là que naissent les meilleurs films d’apprentissage : dans l’instant où l’on comprend que grandir, ce n’est pas gagner en liberté, c’est surtout perdre ses illusions à vitesse grand V.
Si Tortorici tient sa promesse, Ketticè pourrait bien éviter le piège du drame d’adolescence trop propre sur lui. L’enjeu n’est pas de raconter qu’un jeune découvre le monde, on a déjà vu ça mille fois, mais de voir comment un milieu, une ville et une caste fabriquent leurs propres angles morts. Et quand Monica Bellucci se retrouve au milieu de ce dispositif, il y a fort à parier qu’elle ne sert pas seulement de caution glamour. Elle peut devenir le point de cristallisation d’un système, la figure qui fait tenir ensemble le charme, la menace et le ridicule d’un certain ordre social. La noblesse, au fond, c’est souvent juste du théâtre avec de meilleurs costumes.
Reste à voir si Tortorici transformera cette matière en film nerveux ou en bel objet trop sage. Mais à ce stade, une chose est claire : avec Ketticè, il ne cherche pas à faire petit. Et dans un cinéma italien qui a parfois tendance à s’excuser d’exister, ça fait un bien fou. Après tout, si l’aristocratie doit encore servir à quelque chose, autant que ce soit à financer des films qui la regardent de travers.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




