À Hollywood, les mariages de studio ne font jamais rêver longtemps les amoureux du cinéma, mais ils excitent toujours les comptables. Cette fois, c’est Eduardo Acuna, patron de Regal Cinemas, qui vient mettre son grain de sel dans le dossier Paramount-Warner Bros., en défendant une fusion qu’il juge plus rassurante que le procès antitrust qui l’accompagne.

Le contexte, lui, est limpide même si l’emballage sent déjà la naphtaline corporate : les grands studios cherchent depuis des années à consolider leurs positions, à mutualiser leurs catalogues et à sécuriser leurs flux de revenus dans un marché où l’exploitation en salles ne joue plus seule sa partition. Depuis la pandémie, l’industrie américaine a dû encaisser la chute des entrées, la montée en puissance du streaming, la contraction des fenêtres de diffusion et la nervosité des investisseurs. En 2024, le box-office nord-américain a encore peiné à retrouver ses sommets d’avant 2020, pendant que les studios continuaient de miser sur les franchises, les suites et les univers étendus pour remplir leurs tableurs autant que leurs multiplexes. Dans ce décor, voir le patron du plus gros exploitant américain soutenir un rapprochement entre deux mastodontes n’a rien d’anodin. Quand l’exploitant applaudit la concentration, c’est que la salle a besoin d’un nouveau carburant.

Acuna a donc pris la parole en faveur de l’opération, tout en pointant du doigt le procès antitrust qui l’entoure. Son argument tient en une idée assez simple : l’année en cours aurait montré des signes de reprise, avec une fréquentation en hausse et un retour plus visible des jeunes spectateurs. Ce n’est pas la première fois qu’un patron de salle salue la vigueur du calendrier de sorties pour défendre une lecture optimiste du marché, mais ici la prise de position pèse davantage, parce qu’elle vient d’un acteur qui vit au jour le jour les humeurs du public. Et quand un exploitant dit sentir revenir les jeunes, on tend l’oreille : ce n’est pas un communiqué de studio, c’est le bruit du pop-corn qui recommence à craquer.

Le procès, ce petit caillou dans la chaussure des géants

Le vrai sujet, évidemment, n’est pas seulement la fusion elle-même, mais le bazar juridique qui l’accompagne. Un procès antitrust, dans ce genre de dossier, n’est jamais une simple formalité administrative : c’est une manière de rappeler que l’empire hollywoodien adore parler concurrence libre tout en rêvant de moins de concurrents. Les studios, depuis des décennies, avancent en terrain miné entre logique industrielle et soupçon de monopole. On a connu les grandes concentrations, les rachats en cascade, les synergies vendues comme des miracles et les licenciements qui suivent en douce, comme un mauvais générique de fin. Le cinéma adore les fusions, mais le droit de la concurrence, lui, a rarement le sens de l’humour.

Dans la bouche d’Acuna, le procès crée de l’incertitude et détourne l’attention. C’est très propre, très lisse, très “on veut juste que les affaires reprennent”, mais derrière cette prudence de directeur général, il y a une réalité brutale : l’exploitation en salles dépend encore massivement des décisions prises dans les tours de verre des studios. Si Paramount et Warner Bros. se rapprochent, c’est tout l’écosystème qui se reconfigure, des accords de distribution aux fenêtres de diffusion, en passant par la capacité à tenir tête aux plateformes. Pour Regal, comme pour les autres chaînes, la question n’est pas idéologique. Elle est bêtement vitale : qui fournira les films capables de faire bouger les foules ?

Jeunes en salle, vieux réflexes à Burbank

Le passage le plus intéressant dans cette affaire, c’est peut-être celui où Acuna insiste sur le retour des jeunes spectateurs. Depuis des années, l’industrie se raconte que la génération suivante a déserté les salles pour de bon, happée par les usages domestiques, les écrans personnels et l’algorithme qui sert à la demande ce que l’ancien système promettait en événement. Or, dès qu’un film devient un rendez-vous collectif, le public revient. Pas pour tous les opus, pas pour toutes les sagas, mais pour les objets qui savent encore faire événement. Et c’est là que la fusion prend un sens très concret : les studios cherchent moins à produire du cinéma qu’à fabriquer des rendez-vous rentables, calibrés pour le box-office mondial.

Le paradoxe est délicieux, si l’on ose dire : les exploitants ont besoin de studios puissants pour alimenter leurs écrans, tandis que les studios ont besoin de salles encore désirables pour justifier leurs budgets de production et leurs budgets marketing délirants. Chacun tient l’autre par le col. On appelle ça une chaîne de valeur ; dans la vraie vie, ça ressemble surtout à une partie de bras de fer où personne n’a vraiment envie de perdre. La fusion Paramount-Warner Bros. n’est donc pas qu’une affaire de logos : c’est une tentative de remettre un peu d’ordre dans une machine à fantasmes qui tousse fort.

Hollywood, ou l’art de repeindre la consolidation en renaissance

Il faut aussi lire cette prise de position comme un geste politique au sens industriel du terme. Soutenir une fusion, c’est soutenir l’idée qu’un marché plus concentré serait plus stable, donc plus lisible, donc plus profitable. C’est le vieux refrain des empires : moins de dispersion, plus de puissance, plus de visibilité. Sauf que le cinéma a toujours eu un faible pour les contradictions. Les grands studios ont besoin de la diversité des goûts, des formats, des publics, tout en rêvant d’un système où trois ou quatre marques suffiraient à nourrir toute la planète. Le péché originel du Hollywood moderne, il est là : vouloir la table rase de la concurrence sans jamais renoncer à l’illusion du choix.

Eduardo Acuna, lui, parle en homme de terrain. Il ne vend pas une utopie, il défend une configuration où les salles espèrent récupérer un peu de souffle grâce à un calendrier plus dense et à des locomotives plus solides. On peut trouver ça cynique, et on n’aurait pas tort. On peut aussi y voir un diagnostic lucide sur une industrie qui, depuis des années, avance à coups de rachats, de restructurations et de paris sur quelques monstres sacrés capables de sauver la mise. Le plus ironique, c’est peut-être que cette fusion, présentée comme une source de stabilité, risque surtout de prolonger le grand jeu des incertitudes. Hollywood adore ça : promettre la paix en préparant le prochain chaos. Et nous, au milieu, on regarde si la salle se remplit ou si le rideau tombe un peu plus vite que prévu.

nrmagazine

Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.

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