Hollywood adore les sagas fantasy quand elles sentent la poule aux œufs d’or, mais il lui faut parfois dix ans pour oser les lancer. Avec Children of Blood and Bone, Gina Prince-Bythewood récupère un matériau déjà culte et un casting qui sent le tapis rouge à plein nez.
À l’origine, il y a Tomi Adeyemi, qui n’avait que 25 ans quand Children of Blood and Bone a débarqué en 2018 et s’est immédiatement installé tout en haut des ventes jeunesse du New York Times. Le roman a ensuite donné deux suites, Children of Virtue and Vengeance puis Children of Anguish and Anarchy, bouclant une trilogie sans laisser les lecteurs poireauter pendant quinze ans comme certains monstres sacrés de la fantasy (oui, George R.R. Martin, on t’a vu). Le décor, lui, plante un royaume d’Orïsha où s’affrontent les divîners, capables de magie, et les kosidán, privés de tout pouvoir, sous la botte d’un roi Saran qui a compris comment étouffer la magie pour asseoir sa domination. On est loin du simple conte pour ados : la matière parle de classe, de race, d’oppression, et le fait avec une frontalité qui rend l’ensemble nettement plus brûlant que le sempiternel copier-coller de l’école Harry Potter.
Et c’est précisément là que le film devient intéressant : sous ses atours de blockbuster fantasy, il joue une partie politique très contemporaine.
Un royaume imaginaire, des rapports de force bien réels
Le cinéma hollywoodien adore les mondes inventés quand ils permettent de parler du présent sans avoir l’air d’y toucher. Ici, pas de table rase ni de grand manège décoratif pour faire joli : Orïsha sert de miroir à des hiérarchies sociales très lisibles, et c’est sans doute ce qui a donné au livre sa force de frappe. Tomi Adeyemi a construit un récit d’initiation, oui, mais avec une colonne vertébrale nettement plus politique que la moyenne des franchises young adult. Dans ce genre de machine à fantasmes, la magie n’est jamais juste un effet spécial ; elle devient un langage de pouvoir, de dépossession, de résistance. Et quand le pouvoir décide de couper le courant, il ne fait pas dans la dentelle.
Le passage au cinéma a traîné, comme souvent dès qu’un studio sent à la fois le potentiel mondial et le risque de se prendre un gadin. Mais le projet a fini par passer la ligne d’arrivée sous la houlette de Gina Prince-Bythewood, cinéaste qui sait filmer les corps, les tensions et les héroïnes qui refusent de baisser la tête. Ce n’est pas un détail : dans un opus pareil, la mise en scène doit tenir la promesse du monde sans noyer les personnages sous le vernis numérique. Sinon, on n’a plus qu’un joli paquet de pixels avec de la noblesse en carton.
Le casting, ce gros morceau de viande
Autre valeur sûre du projet : le casting. Viola Davis, Idris Elba, Amandla Stenberg, Cynthia Erivo… On a connu des alignements de têtes d’affiche moins indécents. Ce genre de distribution ne sert pas seulement à faire briller l’affiche, elle signale aussi une ambition très claire : transformer une adaptation de roman YA en événement de cinéma adulte, avec assez de poids dramatique pour dépasser le simple public des lecteurs. C’est malin, parce qu’Hollywood adore vendre la nouveauté avec des noms déjà installés sur l’Olympe.
Reste la petite musique de la controverse évoquée autour de la production, sans que cela change l’essentiel : le film arrive avec un capital d’attention énorme. Et dans une industrie où le box office mondial décide souvent du sort d’une franchise avant même que le bouche-à-oreille n’ait fini son café, ce genre de lancement compte double. On ne parle pas seulement d’un trailer, mais d’une tentative de faire exister un nouveau fer de lance fantasy à l’ère des sagas usées jusqu’à la corde. Le pari est simple : faire croire à une nouvelle mythologie avant que le public ne passe à autre chose.
La fantasy a changé d’adresse
Ce qui frappe aussi, c’est la manière dont Children of Blood and Bone s’inscrit dans une évolution plus large du cinéma de genre. Pendant des années, la fantasy hollywoodienne a souvent tourné autour des mêmes matrices européennes, des mêmes châteaux, des mêmes prophéties, des mêmes lignées royales. Ici, le déplacement est net : l’imaginaire se nourrit d’autres références, d’autres corps, d’autres tensions historiques. Ce n’est pas un simple changement de décor, c’est un changement de centre de gravité. Et ça, franchement, il était temps.
Le trailer, lui, a désormais la lourde tâche de vendre tout ça en quelques images : l’ampleur du monde, la violence du système, la puissance du casting, et l’idée que cette adaptation n’est pas un gadget de plus. Si le film tient ses promesses, on pourrait bien avoir là une nouvelle franchise capable de parler à la fois aux amateurs de fantasy et à ceux qui aiment quand le genre mord un peu. Sinon, on aura au moins eu un joli rappel que Hollywood adore courir après les grandes sagas quand elles ont déjà fait leurs preuves ailleurs. Le cinéma américain a encore un faible pour les prophéties, surtout quand elles viennent avec un potentiel de suite.
Et maintenant, on regarde si Orïsha va devenir un royaume de plus sur la carte du box office, ou si la magie du livre résiste à l’épreuve la plus cruelle qui soit : le grand écran, sans filtre et sans filet.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




