On aurait pu tenir là un nouveau fer de lance de la machine à fantasmes YA : un roman adoré, Tom Holland, Daisy Ridley, Doug Liman, et un studio prêt à allumer la pompe à billets. À la place, Chaos Walking a surtout servi de démonstration grandeur nature sur la manière de saboter un blockbuster avant même sa sortie.
Le cas est d’autant plus piquant qu’il arrive au moment où Tom Holland s’installe solidement dans l’Olympe hollywoodien grâce à Spider-Man dans le Marvel Cinematic Universe, tandis que Daisy Ridley sort du cyclone Star Wars. Sur le papier, Lionsgate avait donc réuni deux têtes d’affiche capables de faire vendre un projet de science-fiction young adult adapté de la trilogie de Patrick Ness, commencée avec The Knife of Never Letting Go. Le studio espérait visiblement rejouer la partition qui avait transformé The Hunger Games en poule aux œufs d’or, avec sa cohorte de franchises, de suites et de spin-off potentiels. Sauf que le cinéma industriel adore les plans sur la comète et déteste les réalités de production : tournage qui s’étire, reshoots coûteux, post-production qui déraille, calendrier bousculé, réputation déjà abîmée avant même le premier spot TV. Selon les éléments rapportés par Slashfilm, le budget a dépassé les 100 millions de dollars et aurait même pu grimper jusqu’à 125 millions. À ce niveau-là, on ne parle plus d’un pari, mais d’un péché originel en costume de superproduction.
Le vrai sujet, ce n’est pas seulement l’échec d’un film : c’est la collision entre une logique de franchise et une époque où Hollywood a cru qu’un bon concept suffisait à fabriquer un hit.
Le roman était là, le film s’est perdu en route
Pour rappel, Patrick Ness n’avait pas pondu un machin anecdotique. Sa trilogie a trouvé son public, a gagné des prix, a circulé comme une œuvre de SF jeune adulte sérieuse, avec une idée forte : un monde où les pensées masculines s’entendent à voix haute, où le bruit intérieur devient matière dramatique. Il y avait là de quoi bâtir un univers, au sens noble du terme, pas juste un emballage marketing. Mais Hollywood, surtout à l’époque de l’après-Hunger Games, voulait avant tout une nouvelle franchise à exploiter. On connaît la chanson : on achète les droits, on empile les promesses, on rêve déjà des suites, puis on découvre qu’un film ne se fabrique pas à coups de table rase et de tableur Excel. Le problème de Chaos Walking, c’est qu’il sent la stratégie avant de sentir le cinéma.
Doug Liman n’est pourtant pas un manche. Edge of Tomorrow avait prouvé qu’il savait tenir un blockbuster nerveux, inventif, capable de conjuguer spectacle et mécanique narrative. Mais ici, tout semble avoir coincé : le film a démarré fin 2017, puis les retouches se sont éternisées, au point qu’un rapport de 2019 le disait pratiquement injouable en l’état. Lionsgate a remis des millions sur la table, Fede Álvarez a été appelé pour participer aux reshoots, et les agendas de Holland comme de Ridley ont transformé l’opération en casse-tête. Résultat : un long métrage qui a l’air d’avoir été monté à la hache par une équipe en apnée. Pas franchement le meilleur point de départ pour séduire un public déjà méfiant.

Le box-office a rendu son verdict sans trembler
Quand Chaos Walking sort finalement en salles le 5 mars 2021 en France et sur le marché américain, le contexte est déjà bancal. Les cinémas se relèvent à peine, les vaccins commencent tout juste à circuler, et Disney aligne Raya and the Last Dragon, qui prend la tête du box-office avec 8,5 millions de dollars. Le film de Liman doit se contenter d’environ 3,7 millions pour son ouverture américaine, troisième place et ambiance de sortie par la petite porte. Au total, l’opus plafonne à 27 millions de dollars dans le monde. Pour un budget qui flirtait avec les 100 à 125 millions, on tient là un flop bien net, bien propre, bien coûteux. À ce stade, ce n’est plus une déception, c’est un trou noir financier.
Ce qui rend l’affaire encore plus cruelle, c’est que l’année 2021 n’était pas une année normale. Le box-office mondial restait en convalescence, loin des standards d’avant pandémie. Mais même en tenant compte de cette reprise bancale, Chaos Walking n’a jamais donné l’impression de pouvoir rattraper quoi que ce soit. Le film arrive déjà lesté d’une mauvaise réputation, puis il confirme les craintes au lieu de les démentir. On a vu des blockbusters survivre à des critiques tièdes, à des démarrages mous, à des budgets gonflés. Ici, rien n’a pris. Le public a regardé, a haussé un sourcil, puis a passé son chemin. Et franchement, qui peut lui en vouloir ?
Tom Holland et Daisy Ridley, otages d’un mauvais timing
Le plus intéressant, dans cette histoire, c’est peut-être le décalage entre les carrières des acteurs et le sort du film. Tom Holland sortait de Avengers: Endgame et enchaînait avec Spider-Man: Far From Home ; Daisy Ridley, elle, venait de porter Star Wars: The Rise of Skywalker. Deux stars au sommet de leur visibilité, deux visages associés à des franchises tentaculaires, deux jeunes interprètes qu’Hollywood voulait déjà faire passer pour des piliers de l’édifice. Sauf que le passage de flambeau ne se décrète pas. Il faut un film solide, une mise en scène qui tienne debout, une sortie bien calibrée, et un studio qui ne panique pas à la première alerte. Là, tout a vacillé en même temps.
Daisy Ridley le disait à Empire en 2024, selon les propos repris par le magazine : « I think that was a lesson in you just don’t know how things are gonna roll. » Voilà qui résume assez bien le bazar, avec une élégance presque désarmante. La rédaction, elle, traduirait volontiers : parfois, on signe pour une promesse de cinéma, et on hérite d’un chantier. Ce n’est pas une question de talent individuel. Holland et Ridley font ce qu’ils peuvent avec ce qu’on leur donne. Mais un film ne se sauve pas à la force du charisme quand sa structure a déjà pris l’eau. Le vrai naufrage n’est pas devant la caméra, il est dans la cuisine du projet.
Reste une ironie assez savoureuse : Chaos Walking avait tout pour devenir un nouveau repère de la SF grand public, et il s’est transformé en exemple d’école sur ce qu’il ne faut pas faire quand on veut lancer une franchise. Un roman aimé, deux stars, un réalisateur solide, un studio ambitieux, un budget qui enfle, des reshoots, une pandémie, une sortie sans élan. On a déjà vu des films sortir de l’ornière par miracle. Celui-ci, non. Et c’est peut-être ça, au fond, la morale la plus hollywoodienne de l’affaire : à force de vouloir fabriquer la prochaine poule aux œufs d’or, on finit parfois avec une casserole très chère. Le cinéma industriel adore les promesses ; il déteste quand elles lui reviennent en boomerang.
Bande-annonce VF de Chaos Walking
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




